« Premières lunes » : anatomie d’un white gaze, entre appropriation culturelle et hiérarchie des croyances
De quoi le white gaze est-il le nom ? C’est la question qui peut être posée après le visionnage du documentaire Premières lunes de Mélanie Mélot, sorti en janvier 2026. La réalisatrice, originaire de France hexagonale, y interviewe des femmes à travers le monde sur le sujet des premières menstruations. Fin janvier, une diffusion a été organisée par la maison de la sororité, association féministe de l’île de la Réunion. Entre quête d’un universel féminin et appropriation culturelle sélective : le récit questionne.

« Féminin sacré », « tentes rouges » « reconnexion à son intériorité » : tout y est. De la voix off du documentaire Premières lunes, jusqu’aux débats qui suivent sa diffusion, on retrouve le champ lexical des spiritualités alternatives New Age, que la sociologue Françoise Champion décrit comme une nébuleuse mystique-ésotérique. D’après ses recherches, ces croyances seraient le fruit de « la rencontre de la contre-culture des années 70, des religions orientales et d’anciens courants ésotériques. »1 En somme, ces mouvances se caractérisent par l’assemblage de pratiques spirituelles, souvent extorquées aux traditions ancestrales des minorités ethniques. Le résultat final sert le développement personnel des écoféministes du Nord global en quête de sens.2
La sacralisation du féminin : oui, mais lequel ?
Derrière la caméra, Mélanie Mélot essaie de démontrer que l’arrivée des premières règles est plus ou moins accompagnée, selon les régions du monde, par son lot de tabous et d’injonctions. D’un bout à l’autre du planisphère, cette étape marque le passage de l’enfance à la puberté. « Je deviens une femme », témoigne Priyanka, jeune fille réunionnaise d’origine indienne, dont le visage a été choisi pour la couverture du film. Au Sénégal, avoir ses règles signifierait « ne plus s’approcher des garçons, pour ne pas tomber enceinte » d’après l’extrait choisi. Chez les peuples autochtones du Québec, au contraire, l’arrivée des « premières lunes » est dépeinte comme un moment valorisant. La jeune fille concernée devient puissante et la communauté célèbre ce passage avec elle.

Au Rwanda, Shakira, dont la mère anticipe l’arrivée de ses premières menstruations, se voit initiée au rituel du « Gukuna ». Cette pratique consiste en une série de massages réciproques et intimes entre filles pour étirer progressivement les petites lèvres vaginales3. À l’écran, l’enfant apparaît attentive face aux explications et aux gestes de sa mère. Les études anthropologiques montrent que ce rituel a deux objectifs : la pudeur et l’assurance d’une vie sexuelle épanouie dans le futur. Le terme Gukuna renvoie à l’expression « assure-toi de ne pas être nue ». Les petites lèvres, une fois étendues, habillent le vagin. Ce rituel vise aussi à préparer l’organe génital au mariage futur.
Dans la société rawandaise, l’épanouissement sexuel de la femme est central. Aussi, la zone érogène étendue est une étape cruciale pour le bon déroulement du Kunyaza (pratique sexuelle ancestrale qui favoriserait l’orgasme féminin abondant en sécrétions : amazi.) Après le visionnage, la réalisatrice revient sur cette scène : « j’ai été très mal à l’aise, je voyais bien que Shakira n’était pas consentante » elle ajoute, « pratiquée en campagne, cette coutume est très controversée et remise en question par les gynécologues de la ville ». À la Réunion et en France hexagonale, les témoignages nous présentent des femmes qui se seraient émancipées, au fil des générations, des tabous autour de leurs règles.
Mélanie Mélot commente l’une après l’autre les différentes façons de célébrer cette période de transition. Le sous-texte est le suivant : il s’agit d’un appel à la sacralisation de la femme via le prisme de son identité biologique et de sa fertilité. Le « féminin sacré » est incarné ici par l’arrivée des premières menstruations, qui fait office de symbole de féminité intercontinentale. Par cet angle narratif, au-delà de s’inscrire dans le courant féministe différentialiste – qui cantonne les femmes à leur rôle reproductif – la réalisatrice omet de répondre à une question pourtant centrale : qui sacralise quelle(s) féminité(s) ?
De quoi le white gaze est-il le nom ?
Le discours de la réalisatrice, comme ses choix éditoriaux, traduisent ce que l’on pourrait qualifier de « white gaze »4. Le White Gaze, traduit littéralement par « regard blanc » en français, désigne le regard que les Occidentaux posent sur les personnes racisées. Celui-ci s’évalue par les clichés véhiculés à travers les productions culturelles.

Dans la construction du récit de Premières Lunes, deux visions s’opposent. D’un côté, on retrouve les femmes du continent africain qui semblent prisonnières d’injonctions patriarcales liées à leurs croyances perçues comme primitives. De l’autre, des femmes occidentales évoluées, qui se seraient réappropriées leurs cycles menstruels à travers l’empouvoirement féministe. Au centre, l’archétype de la femme autochtone fait office de trait d’union. Ses pratiques ancestrales sont reprises, fétichisées et vidées de leur sens originel. Encens, bougies et rituels rebozo5, dès les premières images, le documentaire donne le ton.
À travers cette démarche néo chamanique 6de sacralisation des cycles menstruels, Premières Lunes s’inscrit parfaitement dans cette lignée du féminisme différentialiste essentialisant qui finit par exclure au lieu d’unir. Tandis que les pratiques rituelles de la région des Grands Lacs sont marginalisées par la mise en scène, les couronnes de fleurs et la connexion des femmes autochtones avec la nature, apparaissent, elles, plus compatibles avec les attentes de l’écoféminisme occidental, qui compose ses croyances à la carte7.
Pour autant, au micro de Fanm, la réalisatrice se défend des potentielles accusations d’appropriation culturelle : « j’essaie d’être dans une forme de tolérance par rapport à ce qu’on considère comme de l’appropriation culturelle » déclare-t-elle. Pour le démontrer, elle convoque les traditions celtiques afin de justifier les inspirations indo-européennes des rituels de passage utilisés lors des cérémonies représentées dans le documentaire. Là encore, une sélection est soigneusement opérée entre les traditions à sauvegarder et celles à supprimer. Quand le culte de la déesse-mère est préservé, les sacrifices humains, eux, sont occultés du discours pour coller au projet émancipateur écoféministe de notre ère8.
Mélanie Mélot enchaîne et reconnaît finalement manquer d’ancrage : « en métropole, ou dans plein d’autres pays contemporains, on n’a pas accès à ces racines-là. » ; « souvent, ce sont des racines orales comme on trouve chez les autochtones. ». Décrire le peuple auquel on appartient comme « contemporain » laisserait-il sous-entendre qu’il existerait, par opposition, des sociétés archaïques ? L’interprétation est libre. Enfin, l’artiste défend sa vision transnationale des croyances : « j’essaie de voir ça comme quelque chose d’universel », conclut-elle.
L’échec d’un universalisme féminin
« Les femmes, je l’ai dit, ne constituent pas une classe politique en soi. », nous rappelle Françoise Vergès dans son essai sur le féminisme décolonial. Les femmes interviewées et leurs rites de passage sont visiblement traversées par des questions identitaires, ethnoraciales et spirituelles profondes. Leurs féminités sont plurielles et ne sauraient se laisser estomper par un white gaze universalisant. Malgré la promesse d’un utérus qui rassemble, à la fin de la projection, les femmes ne sont définitivement pas unes et indivisibles. La composition du public ce soir-là — à dominante zorey, alors même qu’un quart du documentaire a été tourné sur l’île — en est une illustration criante.
Mélissa Francomme
GLOSSAIRE
- White gaze : Théorisé par le sociologue afro-américain William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) – précurseur de l’intersectionnalité – le white gaze désigne le regard dominant porté par les sociétés blanches occidentales sur les populations racisées, structuré par des préjugés raciaux. Dans son ouvrage Les noirs de Philadelphie il entreprend de démontrer la pluralité des réalités noires dans l’Amérique ségrégationniste. Cette approche constructiviste de la question raciale vise à apporter la preuve scientifique qu’il n’existe pas de condition noire naturelle, celle-ci serait une construction sociale racialiste –façonnée par le white gaze– de laquelle il faudrait s’émanciper. Longtemps marginalisés, ses travaux seront réhabilités à partir des années 1960 et prolongés par de nombreux auteurs et autrices, dont Toni Morrison.
Source :Daniel Sabbagh. “ La vérité, aussi déplaisante soit-elle ”. W. E. B. Du Bois, notre contemporain ?. Pragmata : revue d’études pragmatistes, 2024, 7/8, pp.1155-1171. ffhal-04720007f
- New age : Né dans les années 1960 aux États-Unis, ce courant spirituel est le fruit d’une volonté d’opposition aux croyances monothéistes jugées dominantes et patriarcales. Le contexte historique de la guerre du Vietnam pousse les Californiens (État berceau du New Age) à se mobiliser autour de revendications à la fois libertaire, communautaire, existentielle et sociale. Exporté en Europe dans les années 1960-1970, ce courant néo-naturiste cosmique et ésotérique se transforme en conscience écologique. La philosophie New Age est simple : « Se transformer soi-même pour transformer le monde. »
Source : Ferreux, M.-J. (2001). Le New-Age. Socio-anthropologie, (10 | 2001 Religiosités contemporaines).
- Féminisme matérialiste et différentialiste : En plein cœur du mouvement de libération des femmes, deux courants féministes se distinguent et s’opposent à propos de l’origine des inégalités de genre et des solutions à déployer pour y remédier.
Le féminisme matérialiste, d’une part, analyse les inégalités de genre comme le produit de rapports sociaux de domination. Il considère les différences entre les sexes comme socialement construites et utilisées pour justifier l’exploitation des femmes, notamment à travers le travail domestique et reproductif. Ce courant revendique l’égalité matérielle entre les sexes : mêmes droits, mêmes devoirs et mêmes conditions économiques.
À la fin des années 1970 émerge, en opposition, le féminisme différentialiste (ou féminisme culturel). Celui-ci critique la structuration androcentrée de la société et cherche à revaloriser le féminin – perçu comme déprécié dans les sociétés patriarcales. Les féministes différentialistes refusent de s’assimiler à des normes productivistes qu’elles considèrent phallocentrées. Si certaines militantes revendiquent une reconnaissance équivalente des différences entre hommes et femmes, d’autres en revanche, développent une vision essentialiste et prônent une supériorité morale du sexe féminin sur son opposé masculin : jugé compétiteur et militariste.
Source : Fraser, N. et Ploux, M. (2005). Multiculturalisme, anti-essentialisme et démocratie radicale Genèse de l’impasse actuelle de la théorie féministe. Cahiers du Genre, 39(2), 27-50. .
- Écoféminisme : Néologisme né sous la plume de Françoise d’Eaubonne : intellectuelle et figure engagée du mouvement de libération des femmes des années 70. L’écoféminisme fait converger les deux luttes : la liberté des femmes (sexuelle notamment) et l’écologie. Dans son ouvrage paru en 1972 Histoire et actualité du féminisme, Françoise d’Eaubonne établit un lien entre l’exploitation de la nature et l’oppression des femmes, toutes deux résultant d’un système capitaliste et productiviste phallocentré. Elle y déclare “la première des nécessités pour les femmes, c’est la reprise en main de la démographie.”. L’écoféminisme s’inscrit donc dans le mouvement du féminisme différentialiste. Pour autant, l’écoféminisme, initialement, réfute toute forme d’essentialisation de la femme à travers des “valeurs féminines plus ou moins imaginaires” précise Françoise d’Eaubonne, dans une lettre écrite en l’an 2000. Ce n’est que plus tard, à l’essor du développement personnel, que l’on assistera à la marchandisation du concept à des fins capitalistes.
Source : Goldblum, C. (2017). Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministe. L’Homme & la Société, 203-204(1), 189-202.
- Féminisme décolonial : Le féminisme décolonial, théorisé principalement par des penseur·ses latino-américain·es, soutient que le genre et la race sont des constructions sociales produites par la modernité occidentale et imposées par la colonisation. María Lugones – philosophe argentine installée aux États-Unis d’Amérique – affirme que ces catégories n’existaient pas sous leur forme actuelle avant l’entreprise coloniale, et qu’elles structurent encore aujourd’hui les sociétés postcoloniales. Issu de la pensée intersectionnelle, le féminisme décolonial met en lumière l’imbrication des oppressions de genre, de race et de classe, tout en refusant l’universalisme abstrait des féminismes occidentaux. Il critique à la fois le féminisme matérialiste et le féminisme différentialiste pour leur incapacité à intégrer la race comme rapport de domination central.
Source : Femenías, M. L. (2019). Épistémologies du Sud : lectures critiques du féminisme décolonial. Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, (23), 118–135
- Françoise, C. (1989). Les Sociologues de la post-modernité religieuse et la nébuleuse mystique ésotérique . Archives de sciences sociales des religions n°67/1, pp. 155-169. ↩︎
- Berrard, A. (2021). L’écofeminisme aux abois : Marchandisation, manipulation et récupération d’un mouvement radical. Revue du Crieur, n°18, pp. 130-147 ↩︎
- Article, Jeune Afrique : Rwanda : gukuna, kunyaza… « L’eau sacrée » raconte la tradition secrète du plaisir sexuel féminin – Pierre Boisselet – Publié le 7 mars 2017 ↩︎
- Désigne le regard des Occidentaux sur les personnes racisées, la transmission de clichés occidentaux sur d’autres communautés ou peuples à travers les productions culturelles ↩︎
- Doyon, A. (2018). Le rebozo, témoin des passages de la vie d’une femme. Spirale – La grande aventure de bébé, 86(2), 81-85. https://doi.org/10.3917/spi.086.0081. ↩︎
- Becci, I. (2025). Denise Lombardi, Le Néo-chamanisme. Une religion qui monte ? L’Homme, n°254, pp. 241-244. ↩︎
- Rimlinger, C. (2021). Féminin sacré et sensibilité écoféministe. Pourquoi certaines femmes ont toujours besoin de la Déesse. Sociologie, . 12(1), 77-91. https://doi.org/10.3917/socio.121.0077. ↩︎
- Histoire pour tous : Les Celtes, origines et histoires [https://www.histoire-pour-tous.fr/histoire-de-france/5612-les-celtes-et-la-gaule-celtique.html] ↩︎





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