Sur les planches de théâtre, le touloulou révèle la femme libre
La pièce de théâtre Touloulou, dialogue de masques, a été présentée aux Trois fleuves, en Guyane, vendredi 27 février 2026. Profondément ancrée dans la tradition carnavalesque guyanaise, mise en scène par Joanna Belloni et inspirée de la nouvelle de Marie-George Thébia, « La solitude du touloulou »…La représentation exprime la dualité de la femme en quête d’émancipation, à travers le personnage du touloulou des bals paré-masqués.

« Sous le masque se tiennent mille femmes différentes : les flamboyantes, les « majorines », les timides, les solitaires », explique Marie-George Thébia, autrice de La solitude du Touloulou. « Le masque est une permission, une brèche ouverte dans l’ordre du quotidien : il autorise l’oubli, la métamorphose, l’audace. Certaines n’en ont pas besoin pour exister pleinement, elles sont déjà entières, assumées, souveraines ».
Mais d’autres, « comme ma Séraphine – personnage principal du livre et de la pièce de théâtre – et comme tant de « Séraphines » anonymes, s’en remettent au masque pour oser être, pour franchir la frontière entre ce qu’elles vivent et ce qu’elles rêveraient de vivre ». C’est cette fragilité-là, cette « nécessité presque vitale » du masque, qui a donné envie à l’autrice, d’écrire sur la figure emblématique du touloulou.
Séraphine, une héroïne en devenir

Dans la nouvelle, Séraphine, rejetée depuis sa naissance, n’a pas eu une vie facile. Transparente aux yeux de la société ou qualifiée de « très laide », c’est une femme solitaire qui ne connaît ni l’amour ni l’amitié. Elle a perdu ses parents très jeune et s’est vue confier à sa grande-tante Sidonie. En dépit de son intelligence remarquable, elle n’a pas pu intégrer l’université faute de moyen. Caissière à Prix unique, magasin fictif à Cayenne, elle trouve son seul plaisir dans les bal paré-masqués du carnaval. Pour Séraphine, porter le masque est l’opportunité de se débarrasser de l’identité qui la condamne. Tous les samedis, le temps d’une nuit, elle se sent belle et hardie.
Séraphine est « une femme puissante, profondément féministe avant même que le mot ne s’impose. Elle n’a besoin de personne pour s’affirmer : son pouvoir réside dans le choix, dans la décision, dans cette liberté souveraine qu’elle s’accorde », détaille Marie-George Thébia. « Elle renverse les codes, elle s’affranchit du regard masculin. C’est, en quelque sorte, une forme ancienne et flamboyante de « girl power« ».
Sur les planches des Trois Fleuves, c’est la comédienne Gladys Demba qui endosse le rôle principal du personnage de Séraphine, avec laquelle elle trouve un écho particulier. « Après avoir lu la nouvelle, j’ai vite vu les similitudes entre la vie du personnage de Séraphine et celle de certains proches ainsi que ma vie personnelle…Séraphine me rappelle une tante et bien d’autres femmes », confie-t-elle.
Le personnage de Séraphine dénonce le poids des injonctions au physique parfait qui pèse encore largement sur les femmes. L’Institut français d’opinion publique (IFOP), déclarait en juin 2023, que 60% des femmes n’aimaient pas leur corps contre 33% chez les hommes.
Du texte à la scène
Dès le départ, Joanna Belloni, metteuse en scène franco-britannique, fondatrice de la compagnie Topeng, s’est posée une question : Séraphine doit-elle être grimée ou couverte d’un masque de laideur ? Elle prend finalement le parti d’interpréter l’absence de beauté du personnage à travers ses gestes et ses expressions. Il s’agissait pour la metteuse en scène de montrer que l’on peut tous être le laid de chacun et qu’il arrive qu’on se dénigre soi-même. Séraphine ne doit être laide que par l’image que lui renvoie les autres et qu’elle se renvoie à elle-même.
Joanna Belloni a imaginé le masque pour montrer et non cacher. Montrer les différentes personnalités qui sommeillent derrière les clients méprisants du magasin où Séraphine travaille ou encore la femme audacieuse qui se cache en elle. Pour elle, la métaphore de Séraphine pourrait symboliser le parcours d’une femme guyanaise.

À la recherche du touloulou
Pour créer cette œuvre théâtrale, deux années d’études et sept semaines de résidence au théâtre de Macouria ont été nécessaires. Joanna Belloni avait la volonté d’amener le touloulou guyanais là où le public ne l’attendait pas. Pour susciter la curiosité et l’envie de découvrir, les premières présentations ont ainsi eu lieu à Marseille et à Aix-En-Provence. Personnage à la fois féminin et sans identité, le touloulou est revenu en son berceau, où la metteuse en scène présente la femme derrière le masque et le masque derrière la femme.
Elle vient pour la première fois en Guyane en octobre 2020, pour travailler sur une pièce avec le metteur en scène et comédien, Patrick Moreau. Rapidement, elle se retrouve happée par la découverte du territoire et de ses spécificités. Elle se nourrit du personnage du touloulou qui la fascine et elle interroge des femmes qui lui partagent leur expérience. Forte de ces témoignages humains mais également en quête de savoirs théoriques, Joanna Belloni lit tout ce qu’elle trouve sur le sujet.
Vers une consécration mondiale du touloulou
C’est durant l’une de ses premières entrevues, qu’elle rencontre Marie-George Thébia. L’autrice guyanaise lui donne carte blanche pour adapter la pièce. Joanna prend d’ailleurs la liberté d’insérer une dernière partie qui n’est pas dans la nouvelle La solitude du touloulou, mais qui touche la société guyanaise à travers la valorisation de son patrimoine à l’Unesco. Au fil de ses recherches, Joanna Belloni découvre cette volonté très forte et décide de l’insérer dès le départ dans la pièce. Cette démarche largement encouragée par Marie-George Thébia fait écho à l’actualité.
La candidature du Touloulou au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco a été relancée le 27 janvier 2026 par Monique Blérald, présidente de l’Observatoire régional du carnaval guyanais, dix ans après avoir été portée pour la première fois.

Cette idée de faire voyager le touloulou se ressent dans les passages explicatifs qui rythment l’enchaînement des scènes. Des extraits radiophoniques, les mots de Monique Blérald ou encore les dix commandements du touloulou permettent une double lecture en apportant à la fois un éclairage à un public non averti et une résonance auprès des initié(e)s.
Un accueil chaleureux du public guyanais
Ericka, adepte de carnaval et d’art, salue la façon dont la préparation du touloulou a été mise en image : « C’est vraiment une des étapes-clés. Le touloulou c’est un tout, autant la préparation, tous les éléments de la tenue que le résultat final qui est absolument magnifique. L’image du touloulou c’est cette femme très bien habillée. C’était très bien retranscrit dans la pièce ».
Erlande, venue découvrir la pièce après avoir lu la nouvelle, apprécie la représentation du carnaval sur les planches de la scène, hors des dancings. « J’ai réalisé qu’il y a des personnes qui vivent pendant le carnaval », s’enthousiasme-t-elle. « Certaines femmes sont très timides et très réservées. Elles n’ont presque pas d’existence dans la vie quotidienne et pendant le carnaval elles se révèlent. Elles deviennent le personnage et elles prennent leur revanche ».
Moïra Berton
Dire sans montrer, dire sans parler
Bien qu’un regard cinématographique soit posé sur la mise en scène de la pièce, ce n’est pas ce qui frappe en premier le spectateur ou la spectactrice. On comprend qu’une importance particulière est accordée à l’aspect visuel mais la précision du mouvement interpelle. Le travail de plateau s’est inscrit dans une démarche plus suggestive qu’explicite.
Inspirée d’Ariane Mnouchkine, metteuse en scène française, Joanna Belloni a eu à cœur de chercher la justesse dans l’écriture scénique de la pièce et de faire confiance à l’imaginaire de chacun(e). La comédienne Gladys Demba, jouant le rôle de Séraphine sur les planches, la rejoint d’ailleurs : « C’est vivre cette histoire comme si c’était la sienne en transposant des événements qui me sont arrivés ou que j’ai vu ou entendu par mes proches, pour récupérer l’émotion juste ».
À travers la danse et le geste, elles ont su trouver un langage commun afin de communiquer avec le public. Pour la danseuse et chorégraphe, « cette pièce a été un beau challenge de ne pas mettre l’accent sur une technique chorégraphique mais vraiment sur l’interprétation ! Je pense que travailler avec le chorégraphe Thomas Lebrun m’a apporté énormément à ce niveau et les précisions de Joanna par rapport à la mise en scène a apporté encore une autre dimension ».
Marie-George Thébia, autrice de La solitude du touloulou, approuve la performance scénique. « Il y a ce silence, au cœur de la tourmente : Gladys qui éclate, qui souffre, qui rit, qui danse. Pas un mot, seulement des gestes, du souffle, du mime, et pourtant tout est dit ».
Le rejet du patriarcat comme un fil conducteur
Le projet initial aurait dû se situer au croisement de Bali, du Bénin et de la Guyane. Lors d’une résidence sur le territoire guyanais en janvier 2024, Joanna Belloni a imaginé la rencontre de trois personnages féminins issus de ces lieux : Séraphine, guyanaise, « ni mariée, ni courtisée, ni valorisée par la société » avec Calonarang, « personnage légendaire balinais considérée comme incomplète sans la présence de son mari » et Yewajobi, femme béninoise, stérile dans une société « phallocratique oppressive ». Elle a finalement choisi de les présenter indépendamment les unes des autres.
Bien qu’elle ait finalement ressenti le besoin de développer chaque personnage individuellement du fait leur dense consistance, Joanna n’en a pas moins gardé la trace d’un fil conducteur indélébile.
C’est avec émotion qu’elle réalise que son histoire personnelle l’a amenée vers l’envie de rejeter le patriarcat. Suite au décès de sa mère alors qu’elle était encore jeune, son père a poursuivi seul l’éducation de ses trois enfants.
C’est l’homme et le modèle qu’elle salue et qu’elle remercie à travers sa création. Avoir grandi dans un foyer où l’éducation des enfants se fait à travers la paternité, et non la maternité, lui a donné envie de mettre en scène la rupture avec les codes de genre préétablis. Les trois personnages féminins qu’elle met en avant ne sont ni mères ni épouses dans des sociétés qui leur refusent le droit d’exister.
Durant son séjour à Bali, elle a aussi observé que les figures masculines qu’on danse sont très fortes. Elle a ressenti le besoin de se reconnecter à la force féminine et retrouver sa mère. Pleine de combativité, sa mère lui a inspiré une armée de femmes puissantes qui dansent.
Prochaines dates
Le retour de Touloulou, dialogue de masques est attendu ce 7 mars dans la commune de Mana en Guyane. Une tournée des écoles est également prévue du 5 mars au 12 mars 2026. La tournée guyanaise reprendra en novembre 2026 puis en janvier 2027.




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