Droits des femmes : Juristes en Guyane, elles prennent la parole

En accord avec le thème retenu du 8 mars 2026, pour la journée « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles. », Fanm a interrogé trois femmes spécialistes du droit en Guyane.

Depuis le 8 mars 1982, la France célèbre la Journée des Nations Unies pour les droits de la femme et la paix internationale. Depuis, en dépit de l’évolution de la législation, certes positive, la protection équitable des droits des femmes n’est toujours pas garantie partout et dans tous les domaines.

D’après l’Organisation des Nations Unies, « en 2026, les femmes ne bénéficient que de 64 pour cent des droits juridiques dont jouissent les hommes à l’échelle mondiale. […] Des normes sociales préjudiciables aux lois discriminatoires, les femmes et les filles continuent de se heurter à des obstacles tenaces, voire à une résistance, qui entravent leur accès à une justice équitable. » La Guyane, département français pluriculturel situé en Amérique du Sud, est également le terrain de fortes discriminations liées au genre dans le domaine de la justice.

Ces inégalités se perçoivent notamment dans l’organisation hiérarchique du ministère de la justice puisque les femmes restent une minorité dans les cercles décisionnaires. En mars 2021, le ministère de la justice publiait son deuxième baromètre égalité femmes-hommes dans lequel il indiquait une féminisation du ministère de la justice avec 56,7% de femmes. Depuis 2017, la part de femmes en catégorie A+, répartition hiérarchique dans la fonction publique, est passée de 50% à 72% à la direction des services judiciaires avec 69% de femmes à la magistrature.

Pour la première fois, en 2020, une femme, Nathalie Roret, prenait la direction de l’école nationale de la magistrature.

Des lacunes persistantes malgré les progrès

En ce qui concerne la Guyane, aucune donnée chiffrée ne précise la répartition femmes-hommes au sein du ministère de la Justice mais il est à noter que quelques postes stratégiques sont actuellement occupés par des femmes : Aline Clérot est procureure de la République en Guyane et Béatrice Bugeon-Almendros, première présidente de la Cour d’appel de Cayenne.

Cette étude témoigne certainement de nets progrès dans certaines directions notamment à la protection judiciaire de la jeunesse mais également de lacunes persistantes au sein du ministère. Les postes les plus haut-placés restent majoritairement représentés par des hommes.

Dans cette société où les femmes peinent à intégrer les cercles décisionnaires, Mégane, Mélanie et Mercia sont des modèles de réussite dans le domaine juridique envers et contre tous. Elles expliquent des obstacles que les femmes rencontrent pour exercer pleinement leurs droits et soumettent des solutions adaptées à la réalité guyanaise.


Mégan Seube, avocate

Mégan Seube, 31ans, exerce son métier d’avocate depuis maintenant 4 ans dans les domaines du droit pénal, droit des étrangers, asile et nationalité, essentiellement…Même s’il lui arrive d’être confrontée à des problématiques en lien avec d’autres domaines du droit. Jeune, femme, avocate, elle témoigne.

« Côté professionnels du droit et de la justice, je me trouve personnellement (et sans doute aussi du fait de mon âge, étant plutôt jeune par rapport à la moyenne d’âge dans mon domaine d’exercice) confrontée parfois à des difficultés liées à la prise en considération de ma parole.

À titre d’exemple, je constate que l’on a plus de facilités à m’interrompre lorsque je prends la parole en audience ou même hors du prétoire, en rendez-vous client ou dans mes échanges professionnels. Si, en soi, ce sont des obstacles qui peuvent également s’appliquer à la sphère personnelle et ne sont pas seulement liés au monde professionnel et au monde du droit, il faut aussi considérer que le domaine juridique est un domaine où les femmes sont plus représentées que les hommes .

En tant qu’avocate, profession historique qui met en application des principes déontologiques anciens, je constate qu’il y a des règles et usages qui mériteraient d’être adaptées aux nouvelles réalités de notre société : surveiller les égalités « économiques » (équivalent de l’égalité salariale), organiser des échanges entre les intervenants de la justice sur les règles et usages afin de promouvoir l’égalité hommes-femmes dans le cadre de l’exercice des fonctions judiciaires, adapter la représentativité des instances de justice et de droit et casser le plafond de verre afin de permettre l’accessibilité à davantage de postes à responsabilité pour les femmes. »

Premières barrières au dépôt de plainte

Auprès des justiciables et notamment des victimes, elle observe des obstacles liés au genre : « J’ai pu constater la difficulté pour certaines femmes à aller dénoncer des faits de violences, sous toutes formes, auprès des autorités et le travail en amont que cela nécessite sur le plan psychologique, généralement, ce sont des associations d’aide aux victimes qui font le relais. Au stade de la plainte et de l’éventuelle enquête, lorsque la démarche de dénonciation s’effectue, les femmes sont trop souvent confrontées à une prise en charge maladroite voire mauvaise des plaintes.

Certaines m’ont fait part de réelles difficultés à ce que l’on prenne l’intégralité des faits dénoncés dans leur plainte, leur parole ayant été remise en doute sans qu’elles n’osent dénoncer cela, encore une fois du fait de ce sentiment de culpabilité généré par la prise de parole, non ou mal accompagnée.

Une solution pourrait être d’organiser la formation des officiers de police judiciaire ou agents en charge d’accueillir et d’écouter les victimes, ainsi que des tables rondes avec plusieurs professionnels (justice, santé et police) pour établir un guide des bonnes pratiques pour la prise en charge des victimes de violences intrafamiliales.

Une justice en décalage avec la réalité

Au stade du jugement, si un procès a lieu à l’issue du dépôt de plainte et de l’enquête, on est souvent confrontés à un décalage entre la réalité judiciaire du dossier et la réalité familiale qui ne ressort pas nécessairement des éléments portés à la connaissance des juges, ou pour lesquels les outils à disposition des juges pour sanctionner se révèlent parfois peu adaptés, ce qui peut aboutir à un jugement déconnecté des réalités de la victime.

Il pourrait être plus pertinent d’intégrer davantage la victime au stade sentenciel et post-sentenciel et au-delà de l’indemnisation financière qui lui est éventuellement accordée.

De plus, il faudrait prendre en compte l’aspect communautaire parce qu’en Guyane il y a énormément de communautés avec des règles sociales qui peuvent différer entre communautés et la justice qui est une justice exportée de l’hexagone ne prend pas en compte les spécificités culturelles et communautaires dans le traitement judiciaire et dans le cadre d’une justice restaurative, ce serait intéressant de prendre en compte cet aspect que ne prend passa en compte le droit français Guyane. »

Mélanie Dubois, avocate

Mélanie Dubois, 33ans, avocate en droit immobilier, droit du travail, droit pénal et droit de la famille, constate qu’en dépit des progrès réalisés, des obstacles persistent encore dans l’application réelle des droits des femmes. Son expérience démontre que « des biais subsistent et, parfois, un certain mépris de ces droits continue de s’exprimer. »

De la discrimination aux violences psychologiques

Les discriminations faites aux femmes sont encore bien trop récurrentes dans le secteur de la santé. Mélanie évoque « l’accès aux soins et la prise en compte de la parole des femmes dans le système de santé. Les symptômes rapportés par les femmes souffrant de pathologies gynécologiques, par exemple, sont parfois minimisés ou attribués trop rapidement à des causes psychologiques. Ces situations ont des répercutions dans d’autres aspects de la vie de la femme et entravent parfois son évolution professionnelle.

Une autre difficulté qui peut se présenter en pratique est l’absence d’information suffisante, de demande de consentement clair, ou dans des conditions qui ne respectent pas pleinement la dignité et l’autonomie de la patiente. Malgré le droit des patients à une information claire et à un consentement libre et éclairé, certaines patientes sur le territoire restent insuffisamment informées de ces droits

Des obstacles demeurent aussi au travail, les femmes restent plus exposées à des discriminations, à du harcèlement moral ou à des mises à l’écart, notamment après un congé maternité. Il y a de nombreux autres domaines où le stade de la théorie n’a pas été dépassé. La Guyane comme d’autres départements est touchée par ce type de faits. »

L’isolement, un facteur aggravant

Mélanie souligne aussi que « certaines réalités socio-économiques du territoire, telles que la précarité ou l’enclavement, peuvent parfois rendre plus difficile la dénonciation de ces situations ou l’accès aux recours.

Un exemple particulièrement préoccupant, les violences conjugales (bien qu’elles ne concernent pas uniquement les couples hétérosexuels). Elles ne constituent pas juste une atteinte à l’intégrité physique et morale des femmes mais traduisent encore, chez certains, un refus de reconnaître leur égalité avec les hommes. » Cela renvoie à la domination des hommes qui se sentent supérieurs aux femmes.

« En Guyane, ces situations peuvent être aggravées par l’isolement de certaines victimes, notamment dans les zones où l’accès aux services sociaux, aux structures d’accompagnement ou aux forces de l’ordre est plus difficile.»

Un devoir d’éducation et de sanction

Pour améliorer l’effectivité des droits des femmes, l’avocate « considère qu’il est essentiel d’informer les femmes elles-mêmes sur leurs droits, afin qu’elles puissent les faire valoir. L’application de ces droits passe aussi par l’éducation et par la lutte contre les stéréotypes sexistes, qui entretiennent encore l’idée d’une domination masculine.

Lutter contre les stéréotypes sexistes, c’est, selon moi, déconstruire au plus tôt l’idée qu’il existerait un sexe fort et un sexe faible, ou que l’homme dispose d’un pouvoir décisionnel qui devrait échapper à la femme.

Sur un plan pratique, cela suppose de renforcer les structures d’accueil pour les victimes de violences notamment dans les zones isolées, de faciliter l’accès au droit et de former davantage les professionnels aux discriminations de genre par exemple

Et lorsque la sensibilisation ne suffit pas, il est également nécessaire de recourir à des contrôles et à des sanctions comme le prévoit la loi. Malgré les obstacles persistants, il ne faut pas oublier les progrès déjà accomplis grâce aux luttes passées. Ces avancées doivent être protégées et consolidées, afin que l’égalité entre les femmes et les hommes devienne pleinement effective. »

Mercia S. Nunes

Mercia S.Nunes, 31ans, conseillère juridique spécialisée, soulève la question de la pauvreté et des difficultés d’accès au logement dans un département où plus d’un enfant sur deux grandit dans une famille monoparentale, le plus souvent dirigé par une femme d’après des analyses de l’INSEE Guyane en janvier 2025. Elle remarque que « des milliers de femmes élèvent seules leurs enfants, travaillent quand elles le peuvent, gèrent le quotidien et maintiennent des foyers entiers à flot. Et pourtant, leur autonomie réelle est souvent limitée par la pauvreté, le logement précaire et l’insuffisance des politiques publiques. »

Femme « Poto mitan » à quel prix?

Mercia fait une analyse claire des chiffres de l’INSEE : « en Guyane, plus d’un enfant sur deux vit dans une famille monoparentale, contre un sur cinq en France hexagonale. Dans l’immense majorité des cas, le parent qui élève l’enfant est une mère. Ces chiffres ne traduisent pas seulement une évolution des formes familiales. Ils révèlent une réalité structurelle : les femmes assument massivement la charge de l’éducation, de la gestion domestique et des besoins économiques du foyer.

La monoparentalité en Guyane n’est donc pas seulement une configuration familiale : elle est révélatrice d’un déséquilibre profond dans l’exercice des droits et des libertés des femmes.

En droit, l’égalité entre les femmes et les hommes est un principe fondamental. Mais le droit ne suffit pas : un droit ne devient effectif que lorsqu’il peut être exercé concrètement. En Guyane, les conditions matérielles d’existence limitent souvent cette effectivité. Les familles monoparentales sont parmi les plus exposées à la pauvreté. Pour ces femmes, liberté de travailler et autonomie économique sont souvent compromises. Leur quotidien se résume trop souvent à une équation : subvenir aux besoins des enfants avec des ressources limitées.

Les enjeux du logement pour l’autonomie des femmes

La conseillère juridique spécialisée signale qu’ « En Guyane, 63 % des enfants vivent dans des logements suroccupés, une proportion cinq fois plus élevée qu’en France hexagonale. Les familles monoparentales sont particulièrement touchées par cette situation.

Pour une mère seule avec plusieurs enfants, accéder à un logement adapté relève souvent du parcours du combattant. La pénurie de logements sociaux, la pression sur le parc privé et des revenus trop faibles rendent l’accès à la stabilité résidentielle incertain.

Or, le logement n’est pas seulement une question de confort. Il constitue une condition essentielle pour exercer ses droits. Mais lorsque ces droits ne peuvent être concrètement exercés, la liberté et l’égalité restent limitées. La situation des mères en Guyane met en lumière une tension juridique majeure : celle entre égalité formelle et égalité réelle. En Guyane, cette égalité réelle est compromise par la pauvreté, le logement précaire et le cumul massif de responsabilités parentales sur les femmes. L’égalité ne peut rester un principe abstrait. Elle doit devenir une réalité vécue, palpable, quotidienne. »

Moïra Berton

La justice restaurative et les violences de genre

D’après le ministère de la justice « La justice restaurative consiste, après des temps de préparation, à faire dialoguer, avec l’aide d’un médiateur neutre spécialement formé, une victime, l’auteur d’une infraction ou toute personne concernée. Elle vise la reconstruction de la victime, la responsabilisation de l’auteur de l’infraction et sa réintégration dans la société. » Selon les recherches de Delphine Griveaud et Emeline Fourment, pour The conversation et L’Université de Rouen, dans le cas des violences de genre, la justice restaurative pose la question de l’emprise de l’auteur sur sa victime dans le cadre d’un face à face. Elles notent néanmoins des témoignages de femmes victimes affirmant s’être senties plus fortes dans le cadre d’une confrontation avec leur agresseur.

La « pirogue du droit » et ses limites

Il est à noter que depuis 2013, la « pirogue du droit » a été mise en place dans des communes isolées telles que Maripasoula, Camopi ou encore Ouanary. Le dispositif, qui propose des audiences et des permanences juridiques gratuites, permet de pallier des situations lorsque celles-ci peuvent être anticipées comme les demandes de titre de séjour. Cela ne l’est pas toujours dans le cas des violences faites aux femmes par exemple.

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