La première fois que j’ai été victime de racisme, je suis restée interdite

Une fois par mois, la rédaction de Fanm vous propose un nouveau texte de la série « La première fois ».

Fort-De-France en 2023
Regard sur Fort-De-France en 2025

La première fois a été d’une violence remarquable . C’est ainsi que le caractère inédit, presque surnaturel de l’instant a insinué le doute en moi. Comme on dit… “Plus c’est gros, plus ça passe” ! 

Aujourd’hui j’y pense et je me rends compte que je n’avais pas les outils pour appréhender le monde dans lequel je vivais. Que comprend-on de la nature humaine à 9 ans? Entre résistance et oppression, je faisais partie d’une histoire sombre que je ne connaissais que très peu. De plus… les adultes se permettent toujours des comportements qu’ils interdisent aux enfants. À quel moment sait-on qu’ils ont dépassé les bornes ?

Ce jour-là, j’ai intégré le paradoxe de mes origines. J’ai accepté que l’on pouvait se sentir étrangère là où l’on aurait dû être chez soi. Alors même que la gamine que j’étais plantait précautionneusement ses racines en Martinique, l’aliénation d’esprits malades cisaillait sans gêne et sans retenue, la maigre souche dans laquelle elle se forgeait.

J’ai appris que la peau se muait dans des nuances de couleurs qui allaient de “sales” à respectables. Ma mère m’avait avertie contre le monde extérieur pour pleins de raisons… sauf celle-ci. Peut-être ne savait-elle pas que le petit être humain qu’elle s’était appliquée à éduquer dans l’amour et la bienveillance pourrait ne pas être “aimable” par toutes et tous, en raison du marron de sa peau.

J’ai découvert que dans la bouche de certain.e.s, le mot “négresse” était l’expression farouche d’une insulte à la dignité des autres.

Des miens.

La mienne.

Pendant mes vacances annuelles en Martinique, au début des années 2000, je suis descendue à pieds à Fort-De-France avec ma grande cousine. J’adorais ces matins où la ville était en effervescence et, alors que je n’étais qu’une enfant, j’avais le droit de prendre part à la scène géante qui se jouait devant moi, sans “vraie adulte” pour me chapeauter. Me promener en ville avec ma cousine était un privilège que je savourais à chaque fois que je venais passer les mois de juillet et d’août chez ma grand-mère. Tandis que nous nous démenions pour nous frayer un chemin entre les bataillons de gens pressés, suant sous le soleil brûlant, une dame m’a bousculée avec force en me crachant un “Dégage sale négresse” empli de dégoût, en pleine rue. 

Je suis restée interdite. Ce n’était pas à cause de la violence du “dégage” qu’on n’oserait même pas dire à un chien. Ni le fait qu’elle ait pu sous-entendre que je n’étais pas propre et encore moins sa référence à ma couleur, héritée de mon défunt père et qui faisait ma fierté.

Je suis restée interdite parce qu’elle a continué son chemin sans se retourner, le plus naturellement possible. Comme si ce qui s’était passé avait été banal et le reste du monde autour de nous a fait de même. Comme si ce moment n’avait pas compté. Dissonance cognitive. Ma cousine lui a renvoyé une flopée de jurons bien fleuris, à faire ses ancêtres se retourner dans leur tombe avant de me demander si j’allais bien. J’ai répondu “oui”.

J’avais bien assimilé que les insultes n’étaient pas polies et qu’elles pouvaient blesser mais je ne savais pas qu’on pouvait insulter sans dire de gros mots. Sans la réaction de ma cousine, je n’aurais pas compris que ce qui venait de se passer était assez grave pour qu’elle se risque à salir sa bouche des pires grossièretés que jusqu’à maintenant, je n’ai jamais osé proférer. 

Avec le recul, je ne doute pas que cette première fois n’en était peut-être pas une, finalement. Au cours de mes 9 premières années de vie, le racisme banalisé a dû bien des fois s’immiscer au coeur de mes espaces de confiance sans que je ne sois capable de le déceler.

Moïra Berton


En savoir plus sur FANM

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Tendances

En savoir plus sur FANM

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture