« Mon truc, c’est les Indiennes », « Tu ne sens pas le massalé », « Tu dois connaître le Kamasutra » : à La Réunion, les Malbaraises fétichisées à travers des clichés racistes

À La Réunion, Erika, Harini, Chloé et Tessa*, quatre Malbaraises témoignent du racisme subi dans leurs relations amoureuses, révélant la persistance des préjugés coloniaux jusque dans l’intimité.

Dans le poème « À une Malabaraise », publié une première fois en 1866, Charles Baudelaire décrit une Réunionnaise à travers un imaginaire colonial. Le poème sera intégré aux Fleurs du mal dans l’édition de 1868.

« Mon truc, c’est les Indiennes », « Tiens, tu ne sens pas le massalé », « Hier, j’ai mangé dans un restaurant indien ». Tous ces clichés racistes, Harini les a entendus à différents moments de sa vie. À chaque fois, c’est un homme blanc qui les prononce. La plupart du temps, des non-Réunionnais.

La première fois qu’elle entend une de ces phrases, elle a 20 ans. « J’étais une nana super jeune, j’étais à la régie sur un court-métrage. Un Parisien a débarqué, il savait tout mieux que tout le monde, il ramenait tout le temps sa science, il avait vraiment le syndrome du sauveur blanc qui débarque dans un territoire d’Outre-mer… C’était pernicieux, sournois, je ne savais pas si j’avais le droit d’ouvrir ma bouche, je ne me suis pas sentie légitime à l’idée de me défendre », confie-t-elle.

Des clichés racistes dans la spiritualité

Chloé entend ce type de phrases qu’elle ne compte plus, depuis l’adolescence. Souvent, les hommes lui prêtent aussi des pratiques liées à la religion hindoue alors qu’elle n’est pas pratiquante. Un homme lui dit un jour : « Toi, je te fais des petits hindous quand tu veux ». Un autre lui balance, sur le ton de la rigolade : « Les Malbaraises, vous êtes douées pour jeter des sorts ».

Erika, elle aussi, a déjà fait les frais de commentaires racistes liés à l’hindouisme. Une fois, elle rencontre un homme à un pique-nique souffrant d’un rhume. Erika lui propose une tisane. « Il m’a répondu aussitôt : “Attention, ce n’est pas un sort pour que je tombe amoureux de toi ?” ». « C’est très réducteur de catégoriser un corps à une étiquette alors qu’à La Réunion, il y a des personnes avec un phénotype indien qui sont de confession hindoue, d’autres qui sont chrétiennes. Cette méconnaissance est irrespectueuse, réductrice et c’est une façon de ne plus exister », analyse-t-elle.

Quand le « compliment » n’en est pas un 

Dans le milieu libertin qu’elle fréquentait — qui est majoritairement blanc —, une femme lui dit d’un ton enjoué : « L’Inde, ça me fait rêver ! », rapporte Erika. D’autres personnes lui disent aussi : « Tu dois connaître toutes les positions du Kamasutra ». Jusque dans le couple, son compagnon de l’époque lui répète à tout bout de champ : « J’adore la couleur de ta peau, tes grands yeux, tes formes ».

« Au début, je ne réalisais pas que toutes ces phrases étaient racistes. Si on n’est pas conscientisées, on est tellement dedans qu’on ne se rend pas compte que les commentaires fétichisants ne sont pas des compliments. »

Un héritage colonial teinté de white male gaze 

C’est après avoir enclenché un travail de déconstruction à travers des lectures, des podcasts et des discussions avec d’autres femmes qu’Erika réalise que ce qu’elle a subi porte un nom : la fétichisation. « Cette impression d’être une bête de foire, un fruit rare “exotique”, un produit qui doit répondre à un fantasme, un peu comme dans le temps des colonies où nous étions un bien meuble », témoigne-t-elle.

Comme le rappelle Rokhaya Diallo dans son Dictionnaire amoureux du féminisme, « la perception de personnes non blanches est un héritage colonial ». Elle définit ainsi le fétichisme : « le fait de réduire un autre individu à sa condition raciale et à porter aux traits fixés comme exotiques un intérêt disproportionné niant la singularité humaine de la personne ».

« Quant aux supposés compliments, la quête amoureuse de l’Autre, l’hétérophilie, qui consiste en une valorisation positive, voire en une sacralisation des différences, relève aussi du racisme », précise-t-elle. Puis elle conclut : « La fétichisation n’est pas une simple affaire de goûts, mais vraiment de survalorisation d’une caractéristique raciale à laquelle on attribue des traits fixes qui ne varieraient pas d’un individu à l’autre. C’est une forme de déshumanisation, qui fait fi des individualités ».

« La fille des îles » : un fantasme à déconstruire

Pour Tessa*, métisse malbaraise, « il y a cette représentation très clichée des femmes métisses ou “des îles” qui seraient forcément plus chaudes, plus ouvertes sexuellement, plus sexy, plantureuses, etc. J’ai aussi parfois ressenti derrière tout ça une espèce de logique de challenge, de conquête : être avec “la métisse”, “la fille des îles”, celle qui correspond physiquement à tout un imaginaire. Comme s’il y avait quelque chose à cocher ou un fantasme à réaliser », dénonce-t-elle.

Si, au début, recevoir ces commentaires ou vivre ces projections a pu être douloureux, la jeune femme fait désormais le tri. « Quand un homme projette très rapidement ce genre de fantasmes ou de clichés sur moi, ça me renseigne assez vite sur la manière dont il me perçoit… Ça m’a rendue plus attentive à la différence entre quelqu’un qui s’intéresse à moi et quelqu’un qui s’intéresse surtout à l’image qu’il projette sur moi ».

Aux hommes, d’entamer ce travail de déconstruction, pour apprendre à voir les Malbaraises, et les femmes racisées en général, au-delà des fantasmes et des préjugés coloniaux et racistes. Car ce n’est pas aux femmes de porter le poids de la charge raciale.

Jadine Labbé Pacheco 

*prénom d’emprunt


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