« Mon truc, c’est les Indiennes », « Tu ne sens pas le massalé », « Tu dois connaître le Kamasutra » : à La Réunion, les Malbaraises fétichisées à travers des clichés racistes
À La Réunion, Erika, Harini, Chloé et Tessa*, quatre Malbaraises témoignent du racisme subi dans leurs relations amoureuses, révélant la persistance des préjugés coloniaux jusque dans l’intimité.

« Mon truc, c’est les Indiennes », « Tiens, tu ne sens pas le massalé », « Hier, j’ai mangé dans un restaurant indien ». Tous ces clichés racistes, Harini les a entendus à différents moments de sa vie. À chaque fois, c’est un homme blanc qui les prononce. La plupart du temps, des non-Réunionnais.
La première fois qu’elle entend une de ces phrases, elle a 20 ans. « J’étais une nana super jeune, j’étais à la régie sur un court-métrage. Un Parisien a débarqué, il savait tout mieux que tout le monde, il ramenait tout le temps sa science, il avait vraiment le syndrome du sauveur blanc qui débarque dans un territoire d’Outre-mer… C’était pernicieux, sournois, je ne savais pas si j’avais le droit d’ouvrir ma bouche, je ne me suis pas sentie légitime à l’idée de me défendre », confie-t-elle.
Des clichés racistes dans la spiritualité
Chloé entend ce type de phrases qu’elle ne compte plus, depuis l’adolescence. Souvent, les hommes lui prêtent aussi des pratiques liées à la religion hindoue alors qu’elle n’est pas pratiquante. Un homme lui dit un jour : « Toi, je te fais des petits hindous quand tu veux ». Un autre lui balance, sur le ton de la rigolade : « Les Malbaraises, vous êtes douées pour jeter des sorts ».
Erika, elle aussi, a déjà fait les frais de commentaires racistes liés à l’hindouisme. Une fois, elle rencontre un homme à un pique-nique souffrant d’un rhume. Erika lui propose une tisane. « Il m’a répondu aussitôt : “Attention, ce n’est pas un sort pour que je tombe amoureux de toi ?” ». « C’est très réducteur de catégoriser un corps à une étiquette alors qu’à La Réunion, il y a des personnes avec un phénotype indien qui sont de confession hindoue, d’autres qui sont chrétiennes. Cette méconnaissance est irrespectueuse, réductrice et c’est une façon de ne plus exister », analyse-t-elle.
Quand le « compliment » n’en est pas un
Dans le milieu libertin qu’elle fréquentait — qui est majoritairement blanc —, une femme lui dit d’un ton enjoué : « L’Inde, ça me fait rêver ! », rapporte Erika. D’autres personnes lui disent aussi : « Tu dois connaître toutes les positions du Kamasutra ». Jusque dans le couple, son compagnon de l’époque lui répète à tout bout de champ : « J’adore la couleur de ta peau, tes grands yeux, tes formes ».
« Au début, je ne réalisais pas que toutes ces phrases étaient racistes. Si on n’est pas conscientisées, on est tellement dedans qu’on ne se rend pas compte que les commentaires fétichisants ne sont pas des compliments. »
Un héritage colonial teinté de white male gaze
C’est après avoir enclenché un travail de déconstruction à travers des lectures, des podcasts et des discussions avec d’autres femmes qu’Erika réalise que ce qu’elle a subi porte un nom : la fétichisation. « Cette impression d’être une bête de foire, un fruit rare “exotique”, un produit qui doit répondre à un fantasme, un peu comme dans le temps des colonies où nous étions un bien meuble », témoigne-t-elle.
Comme le rappelle Rokhaya Diallo dans son Dictionnaire amoureux du féminisme, « la perception de personnes non blanches est un héritage colonial ». Elle définit ainsi le fétichisme : « le fait de réduire un autre individu à sa condition raciale et à porter aux traits fixés comme exotiques un intérêt disproportionné niant la singularité humaine de la personne ».
« Quant aux supposés “compliments”, “la quête amoureuse de l’Autre, l’“hétérophilie”, qui consiste en une valorisation positive, voire en une sacralisation des “différences”, relève aussi du racisme », précise-t-elle. Puis elle conclut : « La fétichisation n’est pas une simple affaire de goûts, mais vraiment de survalorisation d’une caractéristique raciale à laquelle on attribue des traits fixes qui ne varieraient pas d’un individu à l’autre. C’est une forme de déshumanisation, qui fait fi des individualités ».
« La fille des îles » : un fantasme à déconstruire
Pour Tessa*, métisse malbaraise, « il y a cette représentation très clichée des femmes métisses ou “des îles” qui seraient forcément plus chaudes, plus ouvertes sexuellement, plus sexy, plantureuses, etc. J’ai aussi parfois ressenti derrière tout ça une espèce de logique de challenge, de conquête : être avec “la métisse”, “la fille des îles”, celle qui correspond physiquement à tout un imaginaire. Comme s’il y avait quelque chose à cocher ou un fantasme à réaliser », dénonce-t-elle.
Si, au début, recevoir ces commentaires ou vivre ces projections a pu être douloureux, la jeune femme fait désormais le tri. « Quand un homme projette très rapidement ce genre de fantasmes ou de clichés sur moi, ça me renseigne assez vite sur la manière dont il me perçoit… Ça m’a rendue plus attentive à la différence entre quelqu’un qui s’intéresse à moi et quelqu’un qui s’intéresse surtout à l’image qu’il projette sur moi ».
Aux hommes, d’entamer ce travail de déconstruction, pour apprendre à voir les Malbaraises, et les femmes racisées en général, au-delà des fantasmes et des préjugés coloniaux et racistes. Car ce n’est pas aux femmes de porter le poids de la charge raciale.
Jadine Labbé Pacheco
*prénom d’emprunt
Erika, « sexploratrice » décoloniale
« Les phrases clichés que j’ai reçues parce que j’étais Malbaraise » : c’est le titre d’une publication du compte Instagram @_batkaresez_, derrière lequel se trouve Erika. Dans la légende, elle dénonce le fait d’être « appréciée non pas pour notre personnalité, notre intelligence, notre créativité ou talent mais parce qu’on est une case à cocher dans une “to do list” ». Elle pointe aussi ces remarques parfois présentées comme des compliments, mais qui laissent un malaise : « C’est fatiguant quand l’autre est persuadé.e de dire quelque chose de respectueux et qu’iel ne s’est pas posé.e la question du silence qui arrive juste après. » Et de conclure en créole réunionnais : « Kom i di la Rényon, tourn la lang 7 fwa dan la bous avan kozé ».
Dans sa bio, la militante se définit comme « (S)exploratrice » et appelle à « décoloniser nos corps », en parlant de « sexualité en lien avec la culture, l’histoire, la société réunionnaise et la malbarité ».
Elle lance cet espace en 2022, avec l’envie de « proposer un espace safe et sans jugement aux Réunionnaises » et « d’offrir un espace pour aller vers une émancipation des Réunionnaises », notamment autour de la sexualité et de l’héritage colonial.
« J’ai toujours été intéressée par la sexualité car, d’une part, ce n’est pas quelque chose qu’on aborde à la maison par notre éducation et notre culture, et parce qu’au moment où je construisais mon intimité en tant que femme, je n’avais pas trouvé de personnes ressources », raconte-t-elle. Elle fait aussi le choix d’assumer une sexualité libérée, qui a pu entrer en contradiction avec sa religion. « J’ai fait le choix d’une sexualité libérée, je conçois et construis ma sexualité qui est souvent mal vue quand on est une femme réunionnaise, et encore plus de la communauté tamoule. »
Erika entreprend alors de réapprendre sa religion « sans le regard patriarcal qu’on retrouve dans toute religion ». Un chemin personnel qui rejoint une réflexion plus large sur les rapports de pouvoir et la sexualité à La Réunion. « Ici, notre corps est politique, l’histoire coloniale pèse, notre conception de la sexualité est violente, on parle d’un vivre ensemble mais ce vivre ensemble a parfois été forcé avec des viols. On retrouve la problématique de l’inceste dans beaucoup de familles. »
Pour Erika, le poids du colonialisme se retrouve aussi dans les représentations des femmes réunionnaises. « Les Réunionnaises peuvent aussi beaucoup subir de propos racistes, parfois ces propos sont assimilés. D’autres sont pris pour des compliments. » Avec pour conséquence, selon elle, que « les Réunionnaises peuvent être réduites à un corps vide, répondre inconsciemment à des fantasmes et subir leur sexualité ».
Pour accompagner les Réunionnaises sur ce chemin de prise de conscience et de déconstruction, afin qu’elles puissent devenir actrices plutôt que spectatrices de leur sexualité, Erika a également créé les Ron kozé. Des espaces où les femmes peuvent se parler en toute sécurité et aborder des sujets parfois difficiles. « Il faut des espaces où parler de tous ces sujets sans jugement et sans peur car souvent, la sexualité de ces femmes s’est construite dans le silence. »





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