La première fois que j’ai découvert le métier de journaliste

Une fois par mois, la rédaction de Fanm vous propose un nouveau texte de la série « La première fois ».

Moi, à 4/5 ans avec mon pyjama préféré de l’époque

5 ans

Tous les jours, c’est le même rituel. Je sors de la douche, j’enfile mon plus beau pyjama — l’ensemble jaune et blanc, c’est le plus confortable — et je m’installe sur ma chaise en plastique rose. Derrière moi, mes parents sont assis sur le gros canapé en cuir marron.

Des formes prennent vie, des couleurs remplacent le carré noir, des sons s’échappent de la boîte noire.

Dehors, les grenouilles chantent au rythme du jingle.

Il est 19 h, le journal télévisé commence.

D’abord, les informations nationales. Nous sommes en Guyane française et, évidemment (non), nous apprenons d’abord les informations venues de là-bas, de l’autre côté de l’océan, avant de savoir ce qu’il se passe chez nous.

Du haut de mon mètre dix, je ne conscientise pas encore ce qu’on appelle « la hiérarchisation de l’information », mais bon, passons, là n’est pas le sujet.

J’écoute attentivement la dame qui me parle à l’écran, j’observe des personnes poser des questions à d’autres et je regarde les images défiler.

Intriguée, je demande à ma mère qui sont ces inconnu.es qui défilent à l’écran.

Journalistes. « Ce sont des journalistes », me répond-elle.

Intriguée, je retiens cette information très précieuse et la range dans une petite case de mon cerveau.

Après le journal régional, Pimprenelle et Nicolas me disent bonne nuit. Je leur réponds, fais un bisou à mes parents et file au lit, en pensant à ces journalistes qui s’adressent à moi tous les jours.

7 ans

Quelques années plus tard, le rituel est toujours le même.

Cette fois, c’est décidé : un jour, moi aussi, je raconterai des histoires.

Pour m’amuser, tout en restant sérieuse, je découpe un gros carton marron pour le transformer en télévision.

Tous les jours, après le « vrai » journal, je ne regarde plus Pimprenelle et Nicolas.

Je présente « Le journal de Jadine » à ma famille. Les sujets sont divers et variés et surtout très bien documentés, comme par exemple : la voisine a perdu sa dent et la petite souris est passée.

17 ans

Les jeux ont laissé place à l’expression artistique : pour les 16 ans de ma meilleure amie, j’ai par exemple créé une fausse Une en m’inspirant du journal local, France-Guyane.

Un an plus tard, j’obtiens mon bac et, comme la plupart de mes camarades, je m’envole vers Paris. Car ici, en Guyane, je ne peux pas poursuivre les études que je souhaite faire.

L’envie de devenir journaliste s’est transformée en objectif à atteindre en intégrant une école de journalisme reconnue par la profession.

24 ans

En 2017, je reçois le graal tant attendu : mon diplôme de master en journalisme, obtenu à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine.

Je commence ma « carrière » avec l’émission Les Témoins d’Outre-mer, diffusée sur France Ô.

Je connais déjà certains territoires dits d’outre-mer, mais pas tous. Là-bas, j’en apprends un peu plus.

Mon identité se forge, mes idées politiques aussi. Je déconstruis pas mal de choses apprises tout au long de ma vie. Je me déclare féministe.

Dans un carnet, j’écris que je souhaite fonder un média pour les femmes racisées. J’imagine les rubriques et les sujets.

Puis je referme mon carnet.

32 ans

Je viens de quitter l’île de La Réunion, où j’ai vécu quatre ans et demi. J’ai besoin de rentrer à la maison, en Guyane.

Là, sur la table du salon qui m’a vue réviser mon brevet, mon bac et préparer mes concours d’entrée en école de journalisme, je reprends une idée semée plusieurs années auparavant : fonder un média pour les femmes racisées, des territoires dits d’Outre-mer plus spécifiquement.

Cette fois, je ne referme aucune page.

J’imagine le nom, le logo, la charte graphique, les rubriques, les sujets.

J’en discute avec ma famille et quelques amies et je décide de me lancer.

Fanm naît en 2025.

33 ans

Un peu plus d’un an plus tard, je reviens encore à la maison.

Le jour de mon arrivée, j’apprends une superbe nouvelle.

Fanm passe à l’étape supérieure.

Jadine Labbé Pacheco


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