Tina Harpin, sa vie ou son roman d’apprentissage
Maîtresse de conférences en littérature comparée à l’université de Guyane depuis 2015, Tina Harpin revient sur ses histoires personnelles et professionnelles autour du féminisme dans la littérature, depuis sa jeunesse passée en Martinique.

Dans un bureau à la décoration sobre, à l’image de sa propriétaire, quelques affiches se démarquent. On y lit les mots « féminisme », « afro-féministe » ou encore « FEMPOCO ».
C’est avec un engouement à la fois franc et modeste que Tina Harpin, maîtresse de conférences en littérature comparée à l’université de Guyane, convoque ses souvenirs de jeunesse.
Parfois, partir pour les études est la promesse d’une ouverture sur le reste du monde et d’espaces infinis lorsque l’on vient d’un département d’outre-mer. D’après une note d’information du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche publiée le 25 janvier 2025, 62% des scolarisé.e.s dans les Outre-mer postulent en France pour poursuivre leurs études.
La nouveauté du déménagement vers l’hexagone et la diversité de formations attirent certainement. L’herbe semble plus verte chez le voisin mais est-elle réellement plus digeste ?
Le retour à soi par l’exil
Du lycée Bellevue en Martinique à l’Ecole Nationale Supérieure de Lyon, Tina Harpin se confronte à la littérature antillaise durant ses études – d’abord avec timidité. En licence, à l’occasion d’un cours de littérature francophone, elle découvre des textes de littérature africaine et retrouve des textes d’auteurs et autrices antillais.es étudiés au collège. « Très peu d’élèves suivaient ce cours, Peut-être 2 sur 36 », se désole-t-elle.
De façon générale, elle réalise que la littérature francophone est mal intégrée à la littérature française dans beaucoup d’universités. Tina Harpin se heurte aussi au désintérêt de ses camarades tandis que le sien commence à croître. Constater que l’on étudie les textes antillais dans une université prestigieuse provoque un déclic en elle, à tel point qu’elle orientera son sujet de mémoire de mastère vers l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé.
La Martiniquaise avait déjà pu étudier les textes des auteur.ices antillais.es durant ses années de scolarité dans le secondaire mais ne pensait pas que cela aurait pu faire l’objet de ses travaux d’études universitaires. Elle avait d’ailleurs pris de la distance quant à cet héritage avant d’y revenir.
À partir de la deuxième année de mastère, Tina Harpin s’intéresse à la littérature comparée et se délecte de cette ouverture sur la littérature du monde, alors qu’elle a été formée de façon classique à la littérature française.
Durant son doctorat, ses recherches dévient vers la question raciale et le problème des violences intra-familiales aux États-Unis et en Afrique du Sud. Étant elle-même native d’une société post-coloniale, elle note que l’« on a une compréhension plus immédiate que des lecteurs qui ne connaissent pas ces réalités-là. On vit avec cet héritage là au quotidien, que ce soit dans les vestiges, les absences de vestige et dans les mémoires familiales. »

Valoriser la littérature francophone l’université de Guyane
Plus tard, après l’obtention de son doctorat, le désir de retour se fait sentir ardemment et elle découvre la Guyane en auditionnant pour un poste sur le territoire. Aujourd’hui elle est responsable de la licence lettres pour la deuxième fois en Guyane. La particularité de ce cursus ? Il propose plusieurs cours en littérature francophone et une initiation à la littérature caribéenne et guyanaise, des cours en lien avec les langues et cultures régionales. La littérature orale guyanaise est enseignée.

Si cette dimension de la littérature francophone a toujours existé en Guyane, et ce depuis l’université des Antilles et de la Guyane en 2015…Lorsque l’université de plein exercice a été créé, l’ancienne responsable de la licence lettres Monique Blérald, s’est engagée pleinement pour la défense de cette littérature et l’équipe s’est mobilisée en ce sens.
Pour Tina Harpin, il est possible de décloisonner les approches littéraires et pratiquer du comparatisme à l’échelle de la francophonie. Dans un parcours littéraire mais aussi personnel, riche en remises en question, le féminisme s’est tout naturellement invité au fil de ses recherches.
La littérature comme porte d’entrée vers le féminisme
« J’envie les petites filles qui sont très tôt féministes. Je n’ai pas été lésée parce que mes parents m’ont encouragée dans les études et m’ont encouragée à être indépendante financièrement mais je ne peux pas dire que j’ai eu une éducation véritablement féministe au sens où il n’y avait pas de discussion chez moi sur la répartition des rôles de genre. Ce n’était pas un sujet évoqué à la maison », raconte-t-elle, pensive.
« Même lorsque j’ai travaillé en thèse, je n’avais pas une approche avec les outils du genre mais j’étais forcément confrontée à cette question parce que j’ai travaillé sur l’inceste. »
Selon Tina Harpin, Le berceau des dominations : anthropologie de l’inceste écrit par l’anthropologue Dorothée Dussy en 2013, a révolutionné l’approche anthropologique de l’inceste.
Dorothée Dussy refusait d’aborder l’inceste uniquement selon l’interdit qui structure notre société humaine mais plutôt comme un acte toléré et même défendu par la société puisque le droit ne protège pas les victimes mais les agresseurs. Tina Harpin estime que cette vision scientifique féministe a été l’élément révélateur d’un nouveau prisme pour questionner le monde.
Perpétuer une approche littéraire du féminisme post-colonial

Questionner le monde, c’est l’un des engagements forts pris par Tina Harpin lorsqu’elle initie avec Ahmed Mulla, le séminaire FEMPOCO. Lancé en 2018, ce séminaire de recherche vise à « étudier et faire connaître les textes fondamentaux des féminismes postcoloniaux et des productions culturelles et artistiques emblématiques de ces mouvements ».
À ce moment-là, Isabelle Hidair-Krivsky, anthropologue, directrice régionale au droit des femmes en Guyane, et encore responsable du laboratoire, encourage la démarche.
Pour la concrétiser, les deux chercheur.euse.s. ont obtenu des financements et se sont appuyé.e.s sur leur département de recherche afin d’inviter des collègues issus d’autres territoires.
Organisée avec le laboratoire de recherches MINEA (migration, interculturalité et éducation en Amazonie), la première édition a pour objectif de travailler sur le féminisme noir.
« On définit le féminisme comme un mouvement social voir politique pour l’égalité hommes-femmes mais ça dépasse la question des relations hommes-femmes. C’est vraiment une autre façon de voir la société et d’envisager les rapports de pouvoir. C’est pour ça qu’on parle beaucoup de féminisme intersectionel ou d’intersectionalité », explique Tina Harpin.
« Pour moi quand on est féministe, on n’est pas juste inquiet pour les femmes. On est inquiet de tous les abus de pouvoir dans toutes les sphères de la société et on essaie de créer du lien pour voir comment telle oppression est liée à telle autre. C’est une façon de questionner, d’imaginer une autre société, penser une autre société. Y compris sur la question de l’enfance. »
Moïra Berton
Le Séminaire FEMPOCO | Cette année 2026, les acteur.ice.s du séminaire FEMPOCO étudient la « queer theory » à travers l’afroféminisme, le lesbianisme ou encore le cuirlombismo au Brésil. Bien que la réflexion soit nourrie par les recherches de personnalités essentiellement universitaires, d’Europe, d’Amérique latine ou encore d’Amérique du Nord, le discours reste accessible au grand public. Les sujets et supports de recherche, étant variés et inscrits dans l’époque contemporaine, suscitent l’intérêt de divers profils de spectateurs, des étudiants mais aussi des artistes et des curieux.ses qui ne fréquentent pas les bancs de l’université en dehors de ce séminaire.





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