Traumatismes en héritage, les conséquences de l’esclavage
Dominique Floret est docteure en psychologie et psychologue clinicienne. Martiniquaise vivant en Guyane, elle est l’autrice de l’ouvrage Enquête sur l’héritage de l’esclavage transatlantique aux Antilles, dans lequel elle interroge les mécanismes psychiques, sociaux et culturels hérités de l’esclavage chez les descendant.e.s d’esclaves antillais.e.s

Certains lieux abritent la mémoire d’une histoire non achevée. À quelques mètres de la plage du Gosselin, en Guyane, une atmosphère étonnamment légère habite un lieu pourtant chargé de souffrances et de résistances : les vestiges de l’habitation Le Diamant. De 1728 à 1838, des femmes et des hommes esclavisé.e.s y ont cultivé coton, roucou et cacao sous les coups de fouets de leurs maîtres.
Comment peut-on visiter de tels lieux sans se voir écraser par le poids de la douleur ?
Fanm doubout
C’est en travaillant à l’hôpital en Martinique, au sein d’une unité médico-judiciaire spécialisée en victimologie, que Dominique Floret s’est rendue compte que les patient.e.s antillais.es qu’elle recevait avaient des réactions différentes face à la violence extrême. Elle a eu le sentiment que certains symptômes semblaient atténués et que des mécanismes de protection, liés à la culture, entraient en jeu.
La psychologue observait une forme de résistance psychique notamment chez les femmes victimes qui parvenaient à mettre leurs souffrances de côté, alors qu’elles vivaient une grande violence à leurs domiciles.
Ce sont ces observations de terrain qui l’ont conduite à débuter ses recherches de thèse sur « les traces d’esclavage en héritage et la modulation des traumatismes par rapport à la culture » en Martinique, en Guadeloupe, à Sainte Lucie et à la Dominique. Elle nomme avec dépit Fanm doubout , cette résistance affichée par les femmes qui parviennent à conserver un sentiment de bien-être malgré leur vécu de violences répétées.
En octobre 2025, le service de statistiques publiques de la sécurité intérieure rappelait d’ailleurs qu’en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe et à la Réunion, le nombre de femmes victimes de violences conjugales enregistrées était bien au dessus de la moyenne nationale.
Les traumatismes de l’esclavage dans le couple
Il y a une tendance à avoir recours à la violence et aussi à la supporter au niveau psychique. Au sein des couples, la chercheuse a observé deux déclencheurs de violences conjugales.
Tout d’abord, la décision des femmes de quitter le couple. Il y a une forme de possession de la femme-objet par un homme qui estime qu’elle lui appartient pour toujours. Penser son départ devient donc impensable et induit des comportements violents car elle n’a pas le droit d’aller faire couple avec un autre homme. Telle l’esclave, la femme a alors un statut de bien-meuble dont on peut disposer.
Ensuite, elle a également pu constater une manifestation de la violence à l’annonce de la grossesse de la mère. Certains hommes sont persuadés que l’enfant n’est pas forcément le sien. Cette forme de méfiance peut relever d’une dimension de la paranoïa.
La psychologue martiniquaise relie cette paranoïa à l’esclavage, période durant laquelle, l’esclave n’avait pas de statut de père, puisque l’enfant était lié au statut d’esclave de la mère et que le maître avait les pleins pouvoirs. Le père n’était pas en mesure de le protéger, l’éduquer ou encore lui construire un projet de vie. La paternité a ainsi été blessée par l’esclavage.

Les conséquences de l’omerta
Au cours de ses échanges, Dominique Floret remarque une forme de résilience chez les femmes, notamment en Martinique où elles acclament sa démarche lorsqu’elles en prennent connaissance. Mais elle perçoit aussi des signes de résignation : certaines semblent espérer que le métissage finira, à terme, par atténuer les injustices qu’elles continuent de subir. « Faut pas rester sur ça, il faut pardonner. Les choses, les gens sont mixtes maintenant, il y a des métissages, des mariages mixtes », lui disait une Martiniquaise de 51ans.
D’autres, plus revanchardes assument des positions de boycott « Quand tu vois ce qu’il se passe aux États-Unis avec Black Lives Matter… certains trucs me donnent la rage. Ça me rend plus forte. Je me sens capable de dire non à un Blanc et je ne pense pas travailler un jour pour eux », exprimait une Sainte-Lucienne de 22 ans. Les traumatismes de l’esclavage s’étant infiltrés dans toutes les sphères de la société, cristallisent une forme de brouillard sur la façon dont les descendant.e.s d’esclavisé.e.s doivent réagir face à eux.

Une réparation indispensable
Dominique Floret explique qu’il n’y a pas encore eu, au niveau symbolique, suffisamment de reconnaissance politique et d’avancées permettant de considérer que les blessures ont été réparées. Les discriminations et les inégalités se sont ainsi prolongées après l’abolition de l’esclavage, sans véritable réparation, et « beaucoup d’éléments traumatiques ont été transformés en éléments culturels, ce qui leur a permis de traverser les générations. »
En psychologie, elle définit le traumatisme comme ce qui revient sans cesse, à travers des reviviscences, des cauchemars, une succession d’actes qui sont toujours les mêmes.
La docteure en psychologie remarque tristement qu’on avance sur la question de la reconnaissance mais que cela ne sera pas suffisant pour soigner toutes les blessures.
Moïra Berton
Les violences éducatives se manifestent à travers l’utilisation d’objets qui rappellent l’esclavage lors de l’administration de la punition. La docteure en psychologie cite le fouet ou encore la rigoise du commandeur qui se voient remplacés par un câble électrique, une chaussure ou encore une branche de tamarin. De plus la punition doit se dérouler devant les autres pour bien montrer qu’on sait asseoir une autorité, de même que se déroulaient les punitions des esclaves où l’on réunissait toute la masse servile pour assister aux châtiments. À travers ses recherches, elle a découvert que la reproduction de ces violences a commencé pendant l’esclavage. Les femmes entendaient les coups de fouets et elles ont commencé à frapper des petits esclaves par imitation. C’est un mécanisme d’identification à l’agresseur en psychologie où l’on va prendre la place de l’agresseur pour essayer de sortir du statut de victime. L’école coloniale a ensuite permis à cette violence de se poursuivre.
Le colorisme également est un fléau issu de l’esclavage qui ravage les couples. Défini en 1982 par l’autrice américaine Alice Walker, le colorisme est « le traitement préférentiel ou préjudiciable de personnes de la même race, sur la seule base leur couleur », le mot « race » désignant ici une construction sociale. Il s’agit de favoriser les personnes au teint clair. Dominique Floret observe des mouvements de blanchiment qui perdurent notamment aux Antilles et en Guyane. Des hommes se disent par exemple fiers d’être avec une femme blanche car ça leur redonne une valeur qu’ils n’avaient jamais eu en tant qu’homme noir. Elle repense, avec amusement, à un homme interrogé lors de ses recherches qui lui disait : « Je ne suis pas descendant d’esclaves, mes enfants sont métissés ».





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