La magie des broderies de Zoé

À la pointe de la Guadeloupe, à Vieux-Fort, Zoé tisse les fils pour en faire des paysages, des formes et des histoires. Dans ses oeuvres, elle mêle à la broderie traditionnelle de Vieux-Fort son univers, sa culture et sa magie.

© Anita Pombo

Douceur, calme et soleil… Voilà ce que l’on ressent devant les œuvres de la brodeuse Zoé. Si elle brode sur du tissu, elle aime aussi détourner les éléments de la nature, comme les feuilles ou les coquillages, qu’elle brode directement, dessus ou à travers, pour y tisser ses histoires. 

Après avoir vécu dans l’Hexagone, aux États-Unis et en Argentine, l’artiste pose en 2021 ses valises en Guadeloupe, sur la terre de ses ancêtres.

Artiste dans l’âme, c’est ici qu’elle renoue pleinement avec la broderie, découverte quelques années plus tôt en Argentine. « Je ne descendais pas d’une famille de brodeurs, ça me passait au-dessus », raconte-t-elle en rigolant. Jusqu’au jour où elle se lie d’amitié avec Catalina León, une peintre et brodeuse. « Je suis allée à l’un de ses ateliers pour la soutenir, sans attente particulière. Et en fait, j’ai passé un super bon moment, hors du temps. »

Ensemble, elles s’envolent ensuite pour le Brésil, où son amie doit rencontrer une brodeuse, Celina Kuschnir. « Quand je l’ai vue, je me suis dit que les possibilités étaient infinies : une quantité de points incroyables, plein de structures différentes ». De retour chez elle, la machine est lancée. Puis vient le confinement. Zoé se met alors véritablement à broder. À son retour en Guadeloupe, la pratique s’impose comme une évidence.

« Pendant toutes ces années, j’ai fait un cheminement personnel de ouf ! J’avais vécu onze ans en Guadeloupe et je n’y retournais que pour les vacances. Revenir vivre ici a été un choix très politique. Il fallait que je revienne et que je connaisse ma culture », confie-t-elle.

Au départ, elle s’installe au Gosier. Mais très rapidement, le besoin de « vivre au contact permanent » de la nature se fait de plus en plus fort.

Touchée par la grâce des brodeuses de Vieux-Fort

Zoé choisit alors Vieux-Fort, la plus petite commune de Guadeloupe, tout au sud de la Basse-Terre, à la pointe de la pointe. « Je mange différemment, je dors différemment, je vis différemment », décrit-elle.

© Anita Pombo

Un jour, elle pousse la porte de l’atelier des brodeuses de Vieux-Fort, où ce savoir-faire se transmet de génération en génération depuis près de trois siècles. « Quand je suis rentrée dans l’atelier, il n’y avait qu’une seule femme, Carole. J’ai halluciné. J’ai été touchée par la grâce, j’avais l’impression que c’était de la magie. »

Passionnée par la technique, Zoé observe les différents points, leur complexité, leur précision. « C’était d’une beauté hallucinante. » Elle demande à Carole ce qu’il est possible d’apprendre. « Elle m’a dit de revenir le lendemain. »

Après le lever du soleil, Zoé retourne donc à l’atelier. Cette fois, les brodeuses sont plusieurs. La plus jeune a la cinquantaine, la plus âgée a 93 ans.

« Elles m’ont regardée l’air de se dire : “Qu’est-ce qu’elle fait là, habillée comme une ado avec ses cheveux en bataille ?” », raconte-t-elle en riant.

On la met dans un coin et on lui donne un point basique : le jour échelle. La base. Zoé doit tout réapprendre, depuis le début. « Et puis, au bout d’un moment, elles se sont toutes tournées vers moi en me disant : “C’est très bien, tu tiens bien ton aiguille…” Là, elles ont commencé à me prendre au sérieux. »

Après un an et demi d’apprentissage assidu aux côtés des gardiennes de ce savoir, Zoé intègre en 2024, l’Association de la Broderie et Arts Textiles de Vieux-Fort.

Broder lentement, résister autrement

Pour Zoé, la broderie est une pratique intemporelle, mais aussi profondément politique. Elle invite à ralentir dans une société où tout semble aller toujours plus vite.

« Avec la broderie, j’ai l’impression d’aller à l’encontre de ce que la société m’impose. Je vais lentement, je n’ai pas de but. La broderie de Vieux-Fort, c’est encore plus lent. Les brodeuses sont des résistantes. »

C’est aussi une pratique spirituelle.

« Quand je brode, je sens que je répète des gestes de centaines de femmes avant moi, dans ce même lieu. Quand je brode, je sais qu’il y a d’autres femmes en train de broder à mes côtés, je sais qui elles sont. C’est magique, c’est un honneur, un privilège. »

Ses propres œuvres prolongent ce dialogue entre les femmes qui l’ont précédée, celles qui brodent encore aujourd’hui et celles qui, peut-être, reprendront l’aiguille demain.

Mais Zoé regrette une chose : la fragilité de la transmission. Une fragilité qui tient notamment à la question financière. « Les brodeuses se paient un euro de l’heure. »

À cela s’ajoute l’exode vers l’Hexagone et les grandes villes. À Vieux-Fort, « il y a beaucoup de départs et très peu de retours », soupire-t-elle.

Car derrière la beauté des ouvrages se cache une réalité beaucoup moins douce : un savoir-faire aussi minutieux demande des heures, parfois des semaines ou des mois de travail.

Mais depuis qu’elle a poussé pour la première fois la porte de l’atelier, Zoé a choisi de ne pas seulement apprendre. Elle veut aussi transmettre. Elle tient désormais une permanence au sein de l’association, une fois par semaine.

À son tour, elle fait circuler le geste, les histoires et les techniques. Et avec ses œuvres, elle tente de prolonger ce dialogue autrement, en tissant un fil qui, elle l’espère, ne se perdra jamais.

Jadine Labbé Pacheco

D’où vient la broderie de Vieux-Fort ?

Ajourée, délicate, presque aérienne, la broderie de Vieux-Fort consiste à retirer certains fils du tissu pour créer des motifs dans les espaces ainsi formés. Transmise de génération en génération, elle est aujourd’hui considérée comme un patrimoine culturel immatériel de Guadeloupe.

Mais son origine reste mystérieuse. Trois hypothèses circulent. La première évoque les Bretons installés aux Saintes, qui auraient apporté avec eux leurs savoir-faire textiles. Une deuxième piste parle des marins-pêcheurs de Vieux-Fort, qui auraient rapporté des îles anglophones des dentelles ou des ouvrages ajourés dont les brodeuses se seraient inspirées. La troisième, longtemps racontée par les brodeuses, attribue son arrivée à Madame de La Fayolle, qui aurait fait venir en Guadeloupe de jeunes filles destinées à être mariées à des colons et leur aurait transmis ce savoir-faire.

Impossible aujourd’hui de trancher entre ces récits. L’inventaire du patrimoine culturel immatériel de Guadeloupe retient toutefois l’hypothèse d’une origine bretonne.

Une chose est certaine : à Vieux-Fort, ce savoir-faire a traversé les siècles et continue de vivre grâce aux quelques brodeuses qui le transmettent encore aujourd’hui.


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