Papangue, une autre histoire de La Mouette : « Nous, les femmes afro-descendantes, nous pouvons être des héroïnes »
Avec Papangue, une autre histoire de La Mouette, la metteuse en scène Roxane Lossy revisite La Mouette d’Anton Tchekhov pour raconter la jeunesse réunionnaise. Une pièce portée par cinq comédien.nes réunionnais.es, en français et en créole, qui pose aussi une question essentielle : qui a le droit d’être une héroïne sur scène ?

©Elina Appadoo
« Tu ne seras jamais Nina ». C’est une phrase que Roxane Lossy n’a pas oubliée. À ses débuts comme comédienne, alors qu’elle souhaitait interpréter Nina, l’un des personnages principaux de La Mouette d’Anton Tchekhov, on lui fait comprendre que ce rôle n’est pas pour elle.
Parce qu’elle est une femme afro-descendante, elle ne pourrait pas incarner une jeune femme blanche.
« Qu’on me dise ça, c’est comme si on me l’interdisait par ma couleur de peau, même si j’ai la peau claire, et par mes origines », confie-t-elle.
Pourtant, Roxane Lossy se reconnaissait profondément dans Nina. « En tant que jeune Réunionnaise, qui a dû quitter son île, je me retrouvais beaucoup en elle : cette jeune fille qui rêvait de théâtre, qui avait beaucoup de naïveté et qui y est arrivée en se disant : “Waouh, ça va être super.” Les problématiques abordées dans La Mouette me touchaient profondément ».

Un retour au pays natal décisif
En 2024, Roxane Lossy rentre à La Réunion. Elle décrit ce retour comme un « électrochoc ». Une fois revenue dans sa vie quotidienne dans l’hexagone, elle décide de se lancer dans l’écriture théâtrale.
« J’ai commencé à rassembler des témoignages de jeunes Réunionnais.e.s pour connaître leur rapport à cette problématique du retour au pays. J’ai rencontré de jeunes comédien.ne.s et j’ai décidé de construire ce projet à partir de leurs histoires personnelles », raconte-t-elle.

C’est ainsi qu’est né Papangue, une autre histoire de La Mouette, porté par la Compagnie Sous le Feu.
Une variation de la pièce de Tchekhov, nourrie par le vécu de jeunes Réunionnais.es et interprétée par Clément Pronost, Flora Mezino, Marina Mouniapin en alternance avec Marine Sigismeau, Simon Hellot-Gomez et Steven Injiraky en alternance avec Maxime Calicharane.

Une revanche pour la petite fille qu’elle était
Aujourd’hui metteuse en scène, Roxane Lossy voit aussi ce projet comme une revanche pour la petite fille qu’elle était, et comme un message adressé à toutes celles qui lui ressemblent.
« Quand j’étais petite fille, je ne voyais aucune comédienne ou actrice qui me ressemblait. Dans les arts, nous avons été sous-représentées pendant des années. Quand j’étais plus jeune, je me suis souvent demandé quelle place je pouvais prendre dans les arts. Il y avait parfois cette sensation que certains rôles, certains récits, certains espaces n’étaient pas vraiment faits pour nous ».
Dans La Mouette, Nina devient alors bien plus qu’un personnage. « Nina est une figure de La Mouette, mais elle devient aussi une sorte de miroir : qui a le droit d’être une héroïne ? Qui a le droit de rêver ? », questionne-t-elle.
Avec Papangue, Roxane Lossy apporte sa propre réponse : « Nous, les femmes afro-descendantes, nous pouvons être des héroïnes. J’aimerais que les petites filles voient qu’elles peuvent être capables de jouer ces rôles ».

Jadine Labbé Pacheco
Une pièce réunionnaise, entre français et créole
Une nuit d’éclipse, cinq jeunes Réunionnais.es se retrouvent sur la route du volcan, autour d’un pique-nique. Ils et elles parlent d’amour, de théâtre, de leurs familles, de leurs envies de partir, de celles et ceux qui sont parti.e.s et de celles et ceux qui sont revenu.e.s.
Derrière ces conversations, une question traverse toute la pièce : pourquoi faut-il parfois partir pour voir enfin l’endroit où l’on a grandi ?
Pour raconter ces trajectoires, Roxane Lossy a choisi cinq comédien.nes réunionnais.es.
« J’avais envie de voir sur scène des jeunes Réunionnais.e.s qui ressemblent à celles et ceux que je connais. Pas des personnages qui existent uniquement pour représenter “La Réunion”, mais des jeunes qui ont des désirs, des contradictions, des histoires d’amour, des ambitions, des complexes, des envies de partir ou de rester. Et notamment des jeunes femmes ».
Faire entendre le créole sur les planches
Si les cinq personnages sont tous Réunionnais, leur rapport à la langue diffère. L’un parle créole au quotidien, tandis qu’un autre a grandi avec l’idée qu’il ne fallait pas le parler. Entre les deux, certains évoluent dans un entre-deux.
Dans sa pièce, Roxane Lossy refuse de faire du créole un simple élément de décor.
« Je ne souhaite pas utiliser le créole comme un décor ou comme un élément folklorique qu’on ajouterait pour “faire réunionnais”». Ici, la langue est intimement liée aux personnages : à leur famille, leur génération, leur histoire et leur rapport à l’île.
Le choix de faire entendre cette langue dans un théâtre parisien revêt également une dimension symbolique.
« Il y a aussi quelque chose de très important pour moi dans le fait de faire entendre cette langue dans un théâtre parisien. On peut venir avec notre langue telle qu’elle est, sans forcément la traduire immédiatement, sans avoir besoin de s’excuser de son existence ».
La metteuse en scène souhaite également que les Réunionnais.es puissent se reconnaître et être fier·ères d’entendre leur langue sur un plateau de théâtre.
« Le créole a trop souvent été relégué au second plan, considéré comme une langue moins légitime, moins “correcte” que le français, alors qu’il porte une histoire, une mémoire, une culture et une manière de penser qui nous sont propres. Pour moi, le mettre sur scène, c’est aussi lui redonner une place et une légitimité ».
Le papangue, symbole d’un envol
Le titre de la pièce fait référence au papangue, rapace endémique de La Réunion, longtemps traqué et considéré comme nuisible. Pour Roxane Lossy, cet oiseau fait écho aux jeunes Réunionnais.e.s qui cherchent, eux aussi, à prendre leur envol.
« Cette figure du papangue entre en résonance avec la mouette, car La Mouette incarne une jeunesse fragile, exposée, qui rêve de s’exposer dans un monde qui la contraint », explique-t-elle.
Le papangue porte également la mémoire d’une histoire marquée par la menace et la survie.
« Le papangue porte la mémoire de cette survie menacée, d’une existence rendue fragile par l’histoire coloniale. On l’appelait même “zoizo dmaler”. Je trouvais assez joli comme figure métaphorique pour parler de ces jeunes héritiers de cette histoire coloniale qui cherchent quand même à prendre de l’altitude ».
Cet oiseau associé au malheur devient ici une image d’émancipation.
« Parce que partir, pour ces personnages, ce n’est pas forcément quelque chose de positif ou de négatif. C’est un mouvement, parfois nécessaire, parfois douloureux. Et revenir transforme aussi le regard qu’on porte sur son île ».
Et maintenant, La Réunion ?
Après deux représentations à Paris, Roxane Lossy espère désormais pouvoir présenter Papangue, une autre histoire de La Mouette à La Réunion.
La pièce pourrait ainsi effectuer, elle aussi, son propre voyage : partir de l’île, se construire dans l’hexagone, puis revenir au pays qui l’a inspirée.
Après Papangue, Roxane Lossy souhaite poursuivre son travail autour des sociétés postcoloniales, avec de nouveaux projets consacrés aux traces laissées par l’histoire coloniale.
Son ambition : « Montrer tout ce que la colonisation a fait infuser dans ces sociétés ».
À propos de l’événement
Papangue est une pièce chorale jouée du 01 au 02 octobre 2026, à Paris Anim’ Centre Ruth Bader Ginsburg au 6/8 place Carrée – Forum des Halles au 75001 Paris, de 20h à 21h15.
- Billetterie en ligne ou auprès du Centre Paris Anim’ Ruth Bader Ginsburg par mail à caleshalles@actisce.org
- Plein Tarif 13,30€ / Tarif Réduit (-26 ans, +65 ans, RSA, demandeurs d’emploi) 11,30€
- Texte et mise en scène : Roxane Lossy
- Collaboration artistique : Lola Bonnecarrère, Claire Bouziane
- Régie Lumière/Son : Valériane Dribault
- Scénographie : Margot de Temmerman
- Avec : Clément Pronost, Flora Mezino, Marina Mouniapin en alternance avec Marine Sigismeau, Simon Hellot-Gomez et Steven Injiraky en alternance avec Maxime Calicharane
Ce spectacle est soutenu par le TDI (Théâtre à Durée Indéterminée) et Cap Etoile.





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