Kimberlé Crenshaw : l’intersectionnalité pour repenser le « nous »

J’ai assisté à une conférence de Kimberlé Crenshaw, la juriste féministe afro-américaine à l’origine du terme « intersectionnalité », figure majeure de la « critical race theory » et autrice du livre Backtalker. An American Memoir. La rencontre, organisée par la revue Intersections à l’Université Paris-Nanterre le 9 juin, a été l’occasion de revenir sur cet outil féministe incontournable pour penser les discriminations.

Lorsque je suis tombée sur une publication annonçant la conférence de Kimberlé Crenshaw en scrollant sur Instagram, je n’ai pas hésité une seconde avant de m’inscrire.

Quelle émotion de pouvoir écouter celle qui a forgé le terme « intersectionnalité » en 1989 ! Un concept qui se trouve au cœur même de la ligne éditoriale féministe intersectionnelle de Fanm Média.

Kimberlé Crenshaw a participé à une conférence autour de son dernier ouvrage, organisé par la revue Intersections, à l’Université Paris-Nanterre, mardi 9 juin 2026.

Avant de poursuivre, revenons sur l’origine de la création de cet outil qu’est l’intersectionnalité.

« Nous vivons dans un système qui n’était pas construit pour nous, mais nous vivons dans ce système bâti par l’Occident. Nous avons cassé les outils et nous les avons remodelés pour servir nos intérêts. C’est comme ça que je vois l’intersectionnalité », explique-t-elle.

À l’intersection de plusieurs formes d’exclusion

En 1989, Kimberlé Crenshaw s’intéresse au cas d’Emma DeGraffenreid, une femme noire confrontée à une discrimination que les tribunaux sont incapables de qualifier.

À la recherche d’un emploi, Emma DeGraffenreid postule dans une entreprise mais essuie un refus. Les seules personnes noires recrutées étaient des hommes, tandis que les femmes embauchées pour des postes de secrétariat étaient blanches.

Comme le rappelle Rokhaya Diallo dans son Dictionnaire amoureux du féminisme paru aux éditions Plon, en 2025 : « C’est parce qu’elle était à la fois femme et noire qu’elle ne pouvait être recrutée par une société qui avait mis en œuvre une division genrée et raciale du travail ».

La situation d’Emma DeGraffenreid se situe ainsi « à l’intersection de plusieurs formes d’exclusion ».

« Lorsqu’une personne est la cible de discriminations multiples, celles-ci se combinent, se chevauchent et agissent de concert dans une intersection, ce qui donne lieu à une expérience discriminatoire spécifique », précise Rokhaya Diallo.

L’intersectionnalité ne consiste donc pas à additionner les discriminations, mais à comprendre comment elles s’entremêlent pour produire des expériences particulières, souvent invisibilisées.

Le « nous », une histoire personnelle mais collective

Dans son autobiographie Backtalker. An American Memoir, publié aux éditions Simon & Schuster en 2026, Kimberlé Crenshaw revient sur son parcours personnel et politique.

« La seule garantie que je pense que nous ayons, c’est que si nous ne commençons pas à répliquer, à réagir, à monter le volume, si nous ne travaillons pas de façon collective, les choses vont mal se passer », explique Kimberlé Crenshaw depuis le bâtiment Grappin de l’Université Paris-Nanterre. 

Au fil de son récit, l’autrice évoque à la fois des « vies ordinaires », des « personnes qu’on ne voit pas », mais aussi sa propre histoire. Une histoire racontée à travers un « nous ».

« Le livre raconte l’histoire de ma famille et l’héritage d’un engagement envers un « nous » qui venait de mes grands-parents maternels », indique-t-elle.

Lorsqu’elle naît en 1959 dans l’Ohio, les lois sur les droits civiques n’existent pas encore. Elle grandit dans un contexte où la ségrégation et la discrimination structurent encore profondément la vie quotidienne.

« Il y avait cette dépendance aux employeurs blancs qui pouvaient punir les Afro-Américains. Il fallait descendre du trottoir lorsqu’on croisait une personne blanche. Toute cette subordination des personnes noires face à la suprématie blanche », raconte-t-elle.

Face au public, elle partage également un souvenir transmis par sa mère : 

« Ma mère se souvenait d’un jour où, après qu’une petite fille noire soit entrée dans une piscine, le maître-nageur a fait sortir tous les enfants de l’eau puis a vidé la piscine ».

À la suite de cet épisode d’une violence symbolique inouïe, son grand-père se mobilise pour que les femmes et les petites filles noires puissent accéder aux mêmes espaces que les Blancs.

Il refusait l’idée qu’il existerait une place assignée aux personnes noires, une place nécessairement inférieure à celle des Blancs.

« On disait que c’était pour défendre le “nous”, le “nous” qui avait moins de droits que les Blancs, ce “nous” dont j’ai hérité à travers trois générations. Nous allons nous lever contre ces contraintes. Nous allons être un nous. »

Son épiphanie de l’échec de la solidarité

En grandissant, Kimberlé Crenshaw commence à interroger ce « nous ».

« Est-ce que ce nous est fracturé ? », se demande-t-elle.

Pour illustrer cette réflexion, elle raconte un épisode vécu lorsqu’elle était étudiante en droit à Harvard.

Invitée à une soirée organisée au Fly Club, un espace décoré dans un thème « safari avec des têtes d’éléphants qui reflétaient, selon nous, la blanchité », dit-elle en souriant, elle s’y rend avec un ami noir.

Avant d’arriver, ils se font une promesse , un « pacte » : si quelque chose se passe mal, la solidarité primera.

Mais une fois sur place, l’hôte lui annonce une règle qu’elle ignorait.

« J’ai oublié de dire que les femmes ne peuvent pas passer le pas de la porte. Tu dois entrer par la porte arrière. »

Kimberlé se tourne alors vers son ami, s’attendant à ce qu’il partage son indignation. Pourtant, lui ne voit pas où est le problème.

« C’était une épiphanie pour moi. C’était l’échec de la solidarité », confie-t-elle.

Puis elle continue :

« J’aimerais vous dire que j’ai été forte, que j’ai dit non. Mais je suis finalement passée par la porte arrière. J’ai été malade toute la soirée. J’avais le ventre complètement retourné. Peut-être à cause des verres qu’on m’avait servis, ou peut-être à cause de l’humiliation que j’avais acceptée. Peut-être parce que j’avais accepté de passer par la porte arrière dans cet espace de Blanch.e.s. ».

La colère face à l’humiliation

Des années plus tard, la juriste retourne devant ce même club. Elle frappe à la porte et un jeune homme afro-américain lui ouvre. Elle lui pose une simple question :

« Les femmes doivent-elles toujours passer par la porte arrière ? »

L’homme s’éloigne sans répondre.

« J’étais face à un homme qui préférait ne pas me répondre plutôt que de me faire entrer par la porte avant »

Cette scène fait ressurgir une colère ancienne contre le club qui l’avait humiliée, mais aussi contre elle-même : « J’avais été insultée par ce club et je m’étais laissée insulter »

L’urgence d’un « nous » solidaire 

Cette histoire lui révèle surtout une vérité essentielle : les personnes confrontées à des formes d’oppression différentes ne se comprennent pas automatiquement.

« L’intersectionnalité, c’est remettre en cause l’échec de la solidarité », précise Kimberlé Crenshaw. 

L’intersectionnalité n’est pas seulement une théorie des discriminations. C’est aussi une réflexion sur la manière de reconstruire un « nous » plus large, plus lucide et plus solidaire.

Un « nous » qui ne laisse personne sur le seuil de la porte.

Jadine Labbé Pacheco


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