Violences sexuelles : un questionnaire anonyme pour faire entendre toutes les voix et briser le silence aux Antilles

Les Inéteintes formées par Astrid et Naomy, ont créé un questionnaire destiné à mieux comprendre et combattre les violences sexuelles aux Antilles.

Tout part de leur vécu. L’une s’appelle Astrid, l’autre Naomy. Ensemble, elles forment les Inéteintes. « Les Inéteintes, c’est l’image d’une bougie qu’on ne peut pas éteindre : le procès est fini, mais la bougie reste allumée. C’est un symbole de force, d’espoir, de reconstruction, l’envie de se battre et de ne rien lâcher. Pour ma part, je ne peux pas me résigner à autant d’injustices », décrit Astrid.

Après avoir porté plainte en 2016, elle a dû attendre plus de six ans avant que son procès ait finalement lieu en 2023. « Un véritable parcours du combattant, marqué par une enquête bâclée , une procédure ayant connue des longueurs injustifiées et des lacunes, reconnue par la justice,  des incohérences, une proximité géographique troublante avec certains protagonistes », estime la jeune femme.

Pour chaque dysfonctionnement constaté, elle et son père ont écrit sans relâche, alerté et dénoncé. « Malgré leurs nombreux courriers adressés aux interlocuteurs concernés et leurs démarches répétées pour obtenir des réponses et des actions concrètes, cela n’a rien changé », soupire-t-elle.

Verdict : la justice acquitte l’homme qu’elle désigne comme son agresseur, malgré les six années d’emprisonnement requises par l’avocate générale.

Pour faire entendre sa voix, elle rédige alors une lettre ouverte, publiée dans France-Antilles.

Aider les victimes à libérer la parole

« Je souhaitais, par mon témoignage, aider les victimes à libérer leur parole mais aussi mettre en avant tous les dysfonctionnement auxquels j’ai été confrontée, depuis mon dépôt de plainte jusqu’au procès », explique Astrid.

Un jour, alors qu’elle fait défiler son fil Instagram, Astrid tombe sur une story publiée par Naomy. Elle découvre qu’elle aussi a été victime d’un viol.

« Nous habitions sur la même île, à Terre-de-Haut. Nous étions voisines, puis nous nous sommes perdues de vue lorsque je suis partie faire mes études dans l’Hexagone. Un jour, j’ai vu sur sa story Instagram le verdict de son procès. Je lui ai envoyé un message pour la soutenir. Nous nous sommes revues autour d’un verre et je lui ai expliqué l’idée de créer ce questionnaire, qui pourrait mettre en lumière le vécu, le parcours et les besoins des victimes », retrace Astrid.

Victime de viol et d’agressions durant son enfance dans le cadre familial, Naomy porte plainte à la fin de l’année 2012. La procédure se déroule discrètement. En septembre 2019, son agresseur est reconnu coupable et condamné à deux ans de prison ferme et deux ans avec sursis. Il sort finalement de prison en février 2020. Pour Naomy, c’est la douche froide.

Un questionnaire anonyme

Pendant plusieurs mois, les deux jeunes femmes, devenues amies, échangent, s’entraident, recherchent des données et des statistiques, rédigent une introduction et construisent les questions.

À travers ce questionnaire, elles s’adressent à toutes les victimes ou tous les témoins des Antilles françaises. Leur objectif : mettre en lumière les problématiques rencontrées et mieux identifier les besoins des victimes.

« Nous sommes là pour faire entendre toutes les voix, de façon générale », souligne Naomy.

Elles le précisent : tout est anonyme. « À aucun moment, nous ne récoltons de données personnelles », précise Naomy, qui travaille par ailleurs dans le droit. Néanmoins, « si une personne ressent le besoin de nous parler, nous lui répondrons volontiers ».

Le questionnaire se découpe en cinq parties et 33 questions :

• Divulgation, réaction de l’entourage et soutien

• Plainte, enquête et procédure judiciaire

• Proximité, perception institutionnelle et santé mentale

• Améliorations prioritaires et rôle des acteurs

• Témoignages, perception générale et dissimulation

Cette démarche intervient dans un contexte où les violences conjugales restent largement sous-déclarées. En Guadeloupe, l’enquête Virage Outre-mer, menée par l’Institut national d’études démographiques (Ined) en 2018 et publiée en 2029, révèle que près d’une femme sur cinq (19 %) est en situation de violences conjugales au cours des douze mois précédant l’enquête. Les violences sont particulièrement fréquentes autour des séparations : les violences sexuelles concernent 7 % des femmes séparées dans l’année, contre 2 % des femmes vivant en couple.

À terme, le questionnaire des Inéteintes sera envoyé aux autorités compétentes, aux professionnels de santé et à tous les acteurs engagés dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Elles sont déjà en lien avec Unies pour toutes 971 et Me Too Guadeloupe.

Leur ambition tient en quelques mots :

« Pour que la honte change de camp.
Pour que les dysfonctionnements soient regardés en face.
Pour que les victimes soient davantage entendues, crues et accompagnées.
Pour que les choses changent enfin. »

Jadine Labbé Pacheco

Ouvrir la parole pour que chacun puisse agir

« Le bât blesse : le sujet est de moins en moins tabou, nous avons entendu parler de MeToo… Mais on arrive encore à faire taire les femmes sur cette problématique », observe Naomy.

Aux Antilles, elle estime que le poids du silence reste particulièrement fort.

« Sur l’archipel, il y a encore cette omerta où il faut garder le silence, sinon tu vas faire honte à ta famille. Ici, le mutisme est encore plus présent que dans les grandes villes de l’Hexagone, car nous faisons face à la problématique de la proximité. Et puis, malheureusement, l’agresseur peut aussi être entouré de personnes très influentes. C’était le cas pour moi ».

Astrid évoque elle aussi la difficulté de se tourner vers la justice.

« Il faut que la victime soit bien entourée et qu’elle ait les moyens de faire face aux frais d’avocat, de thérapie, etc., car ce combat peut durer des années. Il faut être solide ».

Avec leur questionnaire, les Inéteintes espèrent réussir à « changer les mentalités », donner des clés aux victimes et faire émerger des actions en matière d’éducation et de prévention, dès le plus jeune âge. Elles espèrent que des journalistes s’empareront des résultats et les mettront en lumière.

Pour Astrid, l’idée est de s’inspirer de la légende du colibri. L’histoire raconte qu’un immense incendie ravage une forêt. Tandis que les animaux restent impuissants face au feu, un petit colibri fait inlassablement des allers-retours entre la rivière et les flammes, transportant quelques gouttes d’eau dans son bec. Lorsqu’un autre animal lui fait remarquer que ses efforts sont dérisoires face à l’ampleur de l’incendie, le colibri répond qu’il fait simplement sa part.

Une image qui résonne particulièrement avec le combat des deux jeunes femmes. Astrid résume leur action en quelques mots :

« Il ne faut rien lâcher. Il faut s’unir, continuer à pointer du doigt ce qui ne va pas. Montrer la réalité des violences sexuelles aux Antilles. On ne peut pas continuer comme ça. Ne pas agir c’est être complice.. Merci à toutes celles et ceux qui partagent, qui nous soutiennent et qui contribuent à faire entendre nos voix. Merci également aux journalistes qui relaient notre démarche.

Et surtout, une immense vague de respect et de gratitude à toutes les victimes. Merci pour vos témoignages, pour votre confiance et pour votre courage. Chaque parole compte. Chaque témoignage compte ».


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